22/04/2018 09:58 | Lien permanent | Commentaires (2)

Car nous le valons bien

Ver_1_of_gaillard1.jpgSillonnant les vallées, arpentant les campagnes, reliant les petites communes aux centres locaux, les bus jaunes représentent plus qu’un moyen de transport. Ils sont l’incarnation du service public qui se préoccupe d’assurer des prestations dans tout le pays plutôt que d’améliorer sa rentabilité.
 
Nous avons découvert collectivement une morne réalité: à l’instar d’autres entités conservées en mains publiques, mais devenues des sociétés anonymes, La Poste et sa filiale CarPostal opèrent comme des entreprises classiques. Elles cherchent à générer des profits, y compris dans le cadre des mandats de desserte –subventionnés – confiés par la collectivité.
 
Tout est fait, bien sûr, pour le dissimuler: le transporteur continue à se parer des oripeaux de l’intérêt général, à coups de croix suisses, de klaxon à trois tons et de références historiques. Il rappelle moins volontiers qu’il cherche à s’étendre, parfois par des méthodes plutôt offensives, sur de nouveaux marchés, jusque dans le midi de la France, où CarPostal assure par exemple les transports de Sète, d’Agde ou du département de l’Hérault…
 
À la lucidité sur ces pratiques, ajoutons la clairvoyance sur leurs causes. L’appétit de bénéfice, parfois jusqu’à en perdre la tête en pratiquant des astuces comptables illégales, et les velléités d’expansion ne sont pas des lubies d’une direction mégalomane, mais l’exécution d’un mandat politique. L’instruction donnée à La Poste de rechercher un «rendement conforme à la branche dans tous ses secteurs d’activité» – c’est-à-dire à se comporter exactement comme tout autre acteur économique – figure dans les objectifs fixés par le Conseil fédéral, conformément à la volonté de la majorité de droite du Parlement.
 
Bien sûr, il vaut mieux que cet argent profite aux caisses publiques (200 millions de dividende pour la Confédération l’an passé). Mais si c’était là l’unique objectif, il n’y aurait pas besoin de constituer une SA autonome pour l’atteindre.
 
Non, c’est bien d’une application aveugle du dogme libéral qu’il s’agit, selon lequel c’est la volonté de générer davantage de bénéfice, la fixation d’objectifs quantitatifs transmis hiérarchiquement du haut vers le bas qui serait le moteur le plus efficace d’une organisation. À l’inverse, on méprise l’engagement quotidien d’employés motivés par la conviction d’œuvrer dans l’intérêt général, par la fierté de perpétuer une tradition de qualité suisse, par l’amour du travail bien fait.
 
La liste des victimes de cette idéologie est longue. Les offices postaux, réduits à des centres de coûts à éliminer peu à peu, disparaissent sans qu’il soit possible de leur imaginer un autre avenir. La desserte des zones rurales et périphériques en connexions à haut débit, filaire ou cellulaire, est en retard, car elle n’est pas rentable pour les opérateurs privés à qui on a confié le soin d’équiper le pays. Dans les chemins de fer aussi, la Confédération veut instiller le poison de la concurrence au risque de déstabiliser l’un des meilleurs réseaux du monde…
 
Réveillons-nous! Mobilité, transport de marchandises, accès à Internet: nous avons besoin de services publics de qualité. Longtemps vecteurs de fierté, de cohésion, de solidarité, ils assurent la prospérité et la qualité de vie. C’est aussi sur leur base solide que se déploient le dynamisme entrepreneurial et la capacité d’innovation. Face à l’idéologie destructrice du profit à court terme, faisons valoir notre impérieux besoin de service public. Car nous le valons bien.

Benoît Gaillard, Président du Parti socialiste lausannois

15/04/2018 10:26 | Lien permanent | Commentaires (0)

Zones à défendre

Capture1.PNGNous avons été témoins, cette semaine, d’une impressionnante mobilisation militaire française. Face à la Syrie de Bachar? Non. Bien plus spectaculaire! 2500 CRS et gendarmes dépêchés pour faire évacuer la «zone à défendre» de Notre-Dame-des-Landes. Soit, en gros, dix robocops contre un écologiste barbu. C’est que, là aussi, des gaz de combat étaient en jeu, du moins selon la twittosphère d’orientation légaliste et droitière: les odeurs corporelles desdits occupants, censés ne plus se laver depuis des mois. Sans compter la force de frappe chimique de leurs chèvres, de leurs engrais bio et autres miasmes célébrant le retour à la vie primitive.

Certes, la «défense» de NDDL n’a plus de raison d’être, puisque le gouvernement a abandonné le projet d’aéroport contesté à la fois par les riverains et les écologistes. Certes, les «zones de non droit» ne doivent pas exister dans un État qui, justement, se dit de droit. Mais les mauvais esprits se disent que ces 2500 spadassins n’auraient pas été de trop, par exemple, pour nettoyer de ses mafias narco-islamiques (le mot est du criminologue Xavier Raufer) le quartier «sensible» d’Ozanam, à Carcassonne, d’où était issu le djihadiste Radouane Lakdim. Ou que des équipes de choc pourraient être parachutées dans toutes les cités où l’on a entendu des clameurs de joie à l’annonce des morts de Charlie Hebdo ou du Bataclan. Or, sur ces sujets-là et dans ces «ZAD»-là, le Ministère de l’intérieur s’avance sur la pointe des pieds. La politique est l’art du possible, or il est des missions que, de toute évidence, l’État français a classées impossibles. Il se rabat donc sur des cibles à moindre risque et fait le beau devant ceux qui, de l’extérieur, pourraient avoir barre sur lesdites cités.

Cela dit, l’avènement et la chute de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes nous content une histoire parallèle, et pour ainsi dire buissonnière, de la France du IIIe millénaire. Du côté de l’État, d’abord: une dérive policière et militariste dans la gestion de la sécurité intérieure, traduite par un recours de plus en plus routinier à la force brute et une criminalisation aggravée de toute résistance à cette force. De l’autre côté, la ténacité des utopies sociales, économiques et agricoles dont la France fut (aussi) le berceau. À NDDL, l’expérience a débordé de son bac à sable comme un plant de courge bien fumé – d’où la nécessité de la déloger au Roundup policier. NDDL était un laboratoire d’agriculture durable, d’autarcie et d’entraide, bref, d’un modèle de société dont les pousses se multiplient çà et là ces dernières années. En parcourant les médiathèques de province où l’on m’invitait, suite à la parution de mon premier roman, j’ai eu la surprise de découvrir ce tissu social parallèle, presque clandestin, organisé sur un modèle associatif d’extrême gauche. Malgré ses lourdeurs idéologiques occasionnelles, c’est un réseau qui assure, sur ce vaste territoire dépeuplé, le maintien des fonctions neurovégétatives. Dans nombre de recoins zombifiés par les supermarchés, ces utopies en acte assurent une autarcie locale limitée, mais concrète, à rebours des mouvements souverainistes, qui ne défendent la souveraineté que sur un plan politique, donc abstrait.

Les ZAD sont aussi, et surtout, un mouvement de réappropriation humaine de la terre française. Une terre mutilée par les autoroutes et le béton, épuisée par l’agriculture industrielle, qui a transformé les paysans en techniciens du sol. Entre les agroprolétaires esseulés et déracinés, qu’on expose cruellement dans des shows comme «L’amour est dans le pré», et les communautés chaotiques, mais chaleureuses, des ZAD, il y a une divergence de destins qui devrait faire réfléchir. Heureusement, l’appareil sécuritaire et la technocratie veillent à nous en dissuader.

Slobodan Despot, Éditeur et écrivain

08/04/2018 10:28 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le bitcoin n’est pas une monnaie

Danthine.jpgLes cinquante dernières années ont livré une leçon claire en matière monétaire: une bonne monnaie doit être gérée et elle doit l’être en adéquation avec les besoins de l’économie qu’elle sert. Le franc fait partie des meilleures monnaies de la planète parce que c’est la monnaie dont le pouvoir d’achat a été le mieux préservé dans les cinq dernières décennies (depuis la fin du régime de Bretton Woods). Ce n’est pas un hasard, mais le résultat de la politique monétaire de la Banque nationale, ciblant une inflation modérée compatible avec la stabilité des prix.

En poursuivant son mandat de manière disciplinée la BNS a assuré que le franc joue parfaitement son rôle de moyen d’échange, de réserve de valeur et donc aussi d’unité de compte utile au jour le jour. La gestion monétaire centralisée, dans l’intérêt de la collectivité, signifie, en outre, que le profit résultant de l’émission de monnaie fiduciaire – le seigneuriage résultant du droit de battre monnaie – revient à la population et n’est pas accaparé par quelques-uns. Cette description de ce qu’on attend d’une bonne monnaie contient, en creux, les raisons qui permettent d’affirmer que dans le cas du bitcoin, le titre de monnaie est usurpé (comme le montre la volonté du G20, récemment réuni à Buenos Aires, de parler de «crypto-actif» et non de «cryptomonnaie»).

La notion même de monnaie décentralisée est un oxymore. Une monnaie doit être émise en référence à un espace économique donné et aux besoins de cette économie en matière monétaire. Sans autorité centrale assurant une gestion adaptée de l’actif en question (quel est le volume de moyens de paiement approprié en regard de l’évolution actuelle et prévisible de l’économie?), il ne peut y avoir de garantie quant à la stabilité de son pouvoir d’achat, donc à la fiabilité des services qu’il peut rendre comme instrument de paiement et comme réserve de valeur.

L’adéquation entre la quantité de monnaie en circulation et les impératifs d’un développement macroéconomique harmonieux est aussi à prendre en compte. Malheureusement, on doit constater que dans une situation de pénurie d’investissements à rentabilité élevée, la mise en circulation d’un titre mystérieux, au bénéfice d’une technique fascinante, a une aura suffisante pour nourrir une bulle spéculative planétaire.

L’évolution d’une bulle est imprévisible. Aucun conseiller financier sérieux ne pourra vous dire le contraire. Bien sûr, une bulle permet des gains juteux tant qu’elle gonfle, mais elle peut générer des pertes substantielles dans le cas contraire. La volatilité du bitcoin en fait un des actifs les plus risqués qui soient. Et cela sans aucun bénéfice pour la collectivité puisque l’entier du seigneuriage est approprié par ses initiateurs et les «mineurs» certifiant les transactions.

Reste que la technologie du blockchain, sous-jacente au bitcoin, comprend une véritable innovation susceptible de jouer un rôle significatif dans les processus de certification contractuelle. Ce potentiel doit encore être confirmé, car le bitcoin lui-même est absurdement gourmand en travail et en électricité.

La perspective d’une réduction des coûts frictionnels liés aux transactions dans un monde où la confiance ne va pas de soi est alléchante. Il s’agira cependant de démontrer que le renoncement à l’intervention d’une tierce partie certifiante peut se faire à des coûts qui rendent l’alternative décentralisée avantageuse en dehors de situations spéculatives basées sur des illusions ou des gains d’anonymat à des fins douteuses.

Jean-Pierre Danthine, Codirecteur du Collège du Management de la Technologie, EPFL