05/08/2018 12:27 | Lien permanent | Commentaires (0)

Une palme pour la Charte de l’égalité à Locarno!

003740D9_C99CC0F9AB25BD071B0DF8D639748F42.jpgLes femmes sont encore sous-représentées à la direction des structures culturelles. Mais les choses bougent et le Festival international du film de Locarno montre l’exemple.

Au festival d’Avignon 2018, le directeur annonçait un ambitieux questionnement sur le genre et la volonté de dépasser les catégories hommes femmes. Il en appelait à colorer le festival en violet, fusion du bleu et du rose. Faute de rose, le bleu est resté dominant…

Une bataille de chiffres a fait rage au cœur du festival. La direction annonçait 45% de projets portés par des femmes. En réalité, sur 28 mises en scène, seules 7 femmes étaient programmées dont 3 en tandem avec un homme et deux dans la programmation jeune public.

Chaque année, la révolte gronde dans la cité des Papes: où sont les Papesses du théâtre? Combien sont-elles dans la programmation officielle? Au sein de l’association «HF», depuis dix ans, des femmes de théâtre françaises dénoncent la sous-représentation des femmes sur les scènes nationales et ses justifications éculées.

En effet, l’argument habituel invoqué – privilégier la qualité artistique plutôt que le genre – fait abstraction de la réalité: la grande majorité des directeurs de théâtre sont des hommes qui, souvent, cooptent leurs pairs. Et comment repérer les talents féminins s’ils n’accèdent ni aux scènes ni aux moyens pour monter leurs projets?

Bonne nouvelle: une politique volontariste de nomination de femmes à la tête de structures culturelles s’élabore grâce à la ministre en charge, Françoise Nyssen. Autre élément positif, l’émergence récente d’une nouvelle génération de metteures en scène qui investit le marché, bardées de diplômes et de Masters, bien décidées à prendre leur place dans l’arène. Elles sont néanmoins confrontées à des écueils: sous le masque de la bienveillance à leur égard, elles peinent à réunir des moyens de production comparables à leurs camarades masculins. Après une première création, elles ont du mal à convaincre les producteurs de les accompagner sur leur parcours, ces derniers préférant soutenir les premiers élans de jeunes pousses. Lorsqu’elles postuleront pour des postes à responsabilités, on favorisera leurs nominations à la tête de structures théâtrales à faibles moyens financiers, parfois très excentrées. Des facteurs qui fragilisent un rebond de carrière avec le danger de transformer de prometteuses nominations en voies de garage.

Quid de la Suisse romande? Dès les années 80, l’«association femmes de théâtre» a revendiqué davantage d’équité sous les quolibets et les caricatures en vogue à cette époque-là. Notre ténacité a fait bouger les lignes: aujourd’hui, une programmation ignorant les metteures en scènes ou les cantonnant à de petites formes, se voit comme le nez au milieu de la figure.

Après Metoo#, c’est une fois encore du côté du cinéma que souffle le renouveau!

Dans la foulée de l’initiative du «Collectif 50/50 pour 2020» au Festival de Cannes, Locarno répond à la démarche du Swiss Women’s Audiovisual Network (SWAN). Le président du Festival, Marco Solari et sa vice-présidente, Carla Speziali, signeront ce dimanche une Charte en faveur de l’égalité. Les mesures proposées ne se contentent pas d’établir des statistiques mais de transformer les instances dirigeantes du festival, de publier les noms des personnes qui siègent au sein des comités de sélection et de programmation. Des éléments de transparence indispensables. La très dynamique directrice de l’Office de la culture, Isabelle Chassot soutient activement cette Charte, rappelant sur les ondes de la RTS que cette «question d’équité est une priorité pour l’ensemble de la société donc également pour la culture». Femmes de tous les milieux artistiques, inspirons-nous de nos consœurs cinéastes qui jouent actuellement les premiers rôles dans ces mutations essentielles pour nos démocraties!

Anne Bisang, Directrice actrice TPR – Théâtre populaire romand Centre neuchâtelois des arts vivants, La Chaux-de-Fonds

22/07/2018 10:17 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le besoin d'idoles

Ver_1_of_SANDOZ_1.jpgIl y avait du monde à Paris, sur les Champs-Elysées, le 14 Juillet, mais c’était sans comparaison avec la marée humaine du 16, au retour de l’équipe de France de football. Cela se comprend: la République est une abstraction alors qu’une équipe de foot, c’est du concret.
 
Pour la République, il faut du spectacle
La superbe chorégraphie de la Garde républicaine devant la tribune présidentielle, sur les Champs-Elysées, le 14 Juillet, a exigé une préparation intense et une maîtrise parfaite de la part des exécutants. Ce spectacle remarquable de précision devait sans doute illustrer la grandeur de la République. Mais qu’est-ce que la République? Une abstraction au nom de laquelle on célèbre la fraternité, la liberté, l’égalité, sans toujours en comprendre le sens. Il faut alors du spectacle pour qu’elle prenne de la substance. La République n’a pas de dieux: ceux qui la servent – tels les acteurs de cette chorégraphie – ne déclenchent ni ferveur ni adoration. Et pourtant ils se dévouent corps et âme à ce service.
 
La République meurt faute de pompe peut-être parce qu’elle n’a pas d’âme. Le président, légitimé par une élection, ne tient son pouvoir que de ses égaux. Il n’incarne aucun mystère, aucune étincelle de pouvoir à l’allure surhumaine. C’est une personne comme chacun de ses concitoyens qui peuvent le faire déchoir quand ils le veulent, grâce à des grèves, des manifestations de rue, des médisances sur les réseaux sociaux. On l’épie, on le juge, on le critique, on le moque, il peut arriver qu’on l’aime si la conjoncture lui est favorable, il est rarissime qu’on l’adule, sauf, éventuellement, pour se protéger de lui s’il abuse de son pouvoir.
 
Pour une équipe de foot, c’est autre chose
D’abord, on se l’achète, car elle est composée d’individus qui ont une «valeur marchande» selon l’expression consacrée. Elle est donc un placement. Aucun citoyen – et encore moins le président de la République – ne vaut ce que vaut un joueur de football pendant les Mondiaux notamment. Cela justifie déjà une certaine considération.
Le chauvinisme exacerbé par la surenchère pare chaque équipe de foot d’une aura particulière. C’est l’honneur de la «Nation» qu’elle incarne. Comme la République, la Nation est une abstraction; mais elle est entourée d’un peu de mystère parce qu’elle amalgame l’histoire, la culture, la religion, le pouvoir. On reste imprégné de sa Nation d’origine, même si l’on a changé de Patrie.
 
Parce qu’ils incarnent une valeur marchande, qu’ils sont parés de l’aura de la Nation, les membres d’une équipe nationale gagnante deviennent des idoles. Dans un monde un peu blasé, la foule a besoin d’idoles pour oublier les petites mesquineries de tous les jours, les tracas et les soucis d’une vie qu’on lui dépeint ou qu’elle subodore menacée par la pollution, la surpopulation, les abus financiers, les bruits de guerre, les casseurs, les fanatiques.
 
Devant des idoles, les adorateurs sont tous égaux
Ce besoin d’idoles explique sans doute l’engouement pour les Jeux olympiques, les manifestations sportives mondiales ou internationales de tout genre. Devant des idoles, les adorateurs sont tous égaux. Ils ont tous l’espoir – qui sait? – de devenir idoles un jour. Parce que l’idole est magique, elle fait oublier la réalité, elle nourrit les rêves, elle endort momentanément les jalousies et les rivalités. On se la souhaite contagieuse.
 
Mais, parce que l’idole n’est qu’une idole, elle n’a pas d’influence durable. Demain déjà, la réalité reprendra le dessus. Il faudra trouver d’autres idoles pour engendrer la ferveur ou le courage d’affronter la vie de tous les jours. Lorsqu’une société a besoin d’idoles, a-t-elle encore la force de s’enthousiasmer pour l’abstraction des valeurs qui la fondent?

Suzette Sandoz, Ex-conseillère nationale libérale (VD)

15/07/2018 10:32 | Lien permanent | Commentaires (0)

Claude Lanzmann, pour toujours

Ver_1_of_MAIRE_1.jpgHommage au cinéaste décédé il y a une dizaine de jours, qui a bouleversé le cinéma avec «Shoah», son chef-d’œuvre.

Il donnait l’impression de pouvoir vivre éternellement, tant il avait soif de vivre. Était-ce sa carrure de lutteur, son énergie sans faille, sa volonté d’imposer, encore et toujours, une certaine idée du cinéma? Claude Lanzmann a beau être décédé il y a dix jours à l’âge de 92 ans, son dernier film, «Les quatre sœurs», est sorti en France… la veille de sa mort! Membre des Jeunesses communistes, résistant pendant la guerre, militant contre la guerre d’Algérie, philosophe, journaliste, baroudeur, il a été compagnon de route de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir (dont il sera aussi l’amant, pendant plusieurs années, et l’ami pour toujours), membre du comité de rédaction des «Temps modernes» et même directeur de la revue.
 
Homme de plume et d’écriture donc. C’est pourtant un film qui le représente le mieux. Et quel film! «Shoah». Fruit de douze ans de recherches et de tournages, d’une durée de neuf heures trente, ce film somme sorti en 1985 raconte, par le récit des témoins, par des images des lieux du crime, et sans aucun extrait d’archives, ce qu’a été le massacre organisé des Juifs par les nazis. Au cinéma, il y a un avant et un après- «Shoah». Et ce film, comme tous ceux qu’il a construits par la suite en usant de matériel filmé mais non exploité à l’époque, impose un regard d’une justesse inouïe sur la folie qui a été à l’œuvre durant le nazisme.
 
Je me souviens que, à Cannes, en 2013, il est venu présenter «Le dernier des injustes», autre documentaire monumental de trois heures quarante qui tient tout à la fois du témoignage et du testament. Témoignage, puisqu’il recueille ici la parole du rabbin et intellectuel viennois Benjamin Murmel­stein, nommé durant la guerre président du Conseil juif de Theresienstadt (ou Terezin en tchèque). Testament parce que Claude Lanzmann parle plus, s’implique dans la parole et dans l’image. Il s’investit pour décrire, montrer, préciser ce dont les images ne témoignent que partiellement. Il traverse les lieux de sa présence massive, lente, marquée par l’âge et l’expérience. Comme si, pour une fois, il lui fallait franchir la ligne de démarcation entre l’observation et l’engagement, et se mettre lui-même à découvert pour dire ce que sa rencontre avec cet homme exceptionnel – et controversé – a représenté pour lui.
 
Lanzmann avait rencontré Murmelstein en 1975 à Rome, où il habitait. Il l’avait longuement filmé, pensant intégrer son témoignage dans «Shoah». Mais il y avait renoncé. Car Murmelstein, en tant que président du Conseil juif du ghetto de Theresienstadt de 1943 à 1945, fut accusé après la guerre de collaboration avec les nazis. Emprisonné 18 mois par les Tchèques, il sera libéré après que le procès a révélé que, par son attitude, il avait sauvé des centaines de Juifs de la déportation et rendu les conditions de vie à Theresienstadt plus supportables. Néanmoins, en raison de sa position ambiguë, certains lui en veulent encore. Ce qui explique pourquoi il s’est donné ce surnom de «dernier des injustes» en référence au livre d’André Schwarz-Bart «Le dernier des justes».
 
Lors de cette projection, avec humour et lucidité, Lanzmann a dit vouloir «creuser son sillon en solitaire». C’est ainsi qu’il continuait à filmer, alors que son énergie déclinait. Il signera encore deux films, dont «Napalm», retour émouvant sur sa rencontre en 1958 en Corée du Nord avec une infirmière qui n’avait en commun avec lui qu’un seul mot, ce «napalm» qui l’avait brûlée. Une leçon d’humanité, encore et toujours. Qui nous laisse pantois, bouleversés et néanmoins souriants, d’avoir tant appris, d’avoir tant reçu, grâce à ce grand bonhomme de la plume et du cinéma.
 
Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse