21/05/2017 09:34 | Lien permanent | Commentaires (0)

Critique de la faculté de choquer

cerlce.JPGDès le milieu du XXe siècle se met en place un processus de domestication des artistes par le biais de financements conséquents, ainsi que par le recours systématique (et quasi maladif) à la notion de tolérance. L’artiste devient celui qui, au contraire des minorités ethniques ou religieuses, peut faire valoir un droit inaliénable à la tolérance. On a beaucoup daubé sur les «artistes assistés». Une pléiade grognonne allant de Jean Clair à Philippe Muray s’est employée – parfois avec bravoure, parfois plus pauvrement – à révéler les fondements conceptuels du système de subventionnement étatique, en a montré les limites (l’impossibilité d’une subversion authentique) et les ridicules (les pouvoirs publics faisant l’éloge d’installateurs qui les insultent). Mais il n’a été que trop peu question des prodigieuses facultés de digestions du corps social recevant l’œuvre d’art. La faculté de choquer de l’artiste est inversement proportionnelle à la faculté de digérer de son public. Là où les gueules sont larges, les estomacs tolérants, il est infiniment difficile de se distinguer par son acidité. Les estomacs surchauffés, élongés par cinquante ans de consommation frénétique, sont semblables aux glands durâtes des libertins sadiens qui ne trouvent de demi-volupté que dans l’assassinat.
 
L’estomac-esthète vit en suralimentation d’œuvres, en sous-alimentation d’émotion artistique. Il résiste à toutes les formes de sucre, de sel, de poivre. Le piquant ne l’atteint plus. Le gras, le lourd, l’épais lui est indifférent. Il avale sans sourciller les colonnes de Buren, un graffiti, Michel-Ange. Il mastique lentement, sans plaisir, mais avec application; il réprime un renvoi, s’essuie la bouche et attend le prochain repas. L’art contemporain est un barbecue. Les commensaux s’en envoient par kilos dans la gorge, gloussent bruyamment entre eux, se sentent soudés par un même appétit. Dans ses conditions, il est difficile, presque impossible de «choquer» (c’est-à-dire d’infliger des brûlures, des coliques, des hoquets). Certes, la multiplication des intolérances alimentaires (gluten, lactose, viande rouge, sucre industriel, etc.) pourrait laisser imaginer un durcissement des positions esthétiques. Mais il n’en est rien. Plus nous prenons soin de notre estomac réel – lui refusant les sucres, les graisses, les aliments carnés – plus nous consentons à ce que l’on fourre dans notre estomac esthétique; plus nous faisons attention au réel, plus nous délirons dans l’idéal.
 
Pourtant, il existe bien un art intitulé choquant, trash, dérangeant. Mais celui-ci s’établit sur une illusion. Celle d’un corps social majoritairement rétrograde, fermé aux muses, coincé du cul. Pour l’artiste, cette illusion est commode. Elle lui donne l’impression qu’il est réellement en train de déranger quelqu’un. Qu’il est authentiquement subversif. Mais ce n’est pas vrai! Les attablés beuglent, se roulent par terre, ils en redemandent! Ils se tordent de rire! «De la barbaque! réclament-ils. De la bien saignante, de la bien poivrée, de la très pimentée!» L’artiste arrive en courant. «Faut que ça saigne, surtout!» lui recommande-t-on. «Les tripes, ça doit puer!» «Oublie pas la sauce!» L’artiste prend note. Les mangeurs lui lancent quelques pièces de monnaie et une cuisse de poulet. L’artiste repart vers les cuisines, satisfait, heureux. L’un des attablés lève une cuisse et pète longuement, grassement, langoureusement: «J’aime l’art!» conclut-il, tandis que l’artiste se remet au travail.
 
Quentin Mouron
Écrivain

14/05/2017 11:29 | Lien permanent | Commentaires (0)

Invisibilité des protestants malgré les 500 ans de la Réforme

Suzette.jpgLes protestants – dont je suis – n’ont pas de pape, pas d’évêque, pas de vraie hiérarchie. C’est à la fois leur faiblesse et leur force.
 
Leur faiblesse
 
Notre époque très médiatisée éprouve une tendresse toute particulière pour les chefs, qu’elle qualifie de «leaders» (indépendamment de leur valeur intrinsèque). Plus leur pouvoir est étendu, plus ils sont entourés de pompe, plus ils sont visibles, donc médiatiques, plus ils plaisent.
 
La Réforme a banni la pompe, parfois même en étant iconoclaste – c’était encore la mode à l’époque, malheureusement. On a évolué depuis lors, au point de vouloir – pour se faire pardonner le vieux passé – replacer au portail de la cathédrale de Lausanne une statue de la Vierge Marie qui n’y fut jamais et que d’aucuns croyaient détruite par la Réforme!
 
Les différentes Églises cantonales réformées sont bien des structures organisées, mais, selon la tradition, leurs autorités, généralement collégiales, ne sont pas très médiatiques. Il est clair dès lors qu’on parle très peu des Églises protestantes. Or le silence n’est guère porteur à notre époque.
 
Leur force
 
Échapper à la mode médiatique par manque de superficialité clinquante, c’est une chance parce que cela permet de se concentrer sur l’essentiel. Il faut une force exceptionnelle pour rayonner et gagner de l’importance sans artifices, pour générer l’admiration par sa seule manière d’être, pour gagner les cœurs plutôt que les écrans et étendre sa zone d’influence sans tambours ni trompettes, mais sans contrainte non plus. La transmission de la Parole de vie s’adresse au cœur – donc aux sentiments – autant qu’à l’esprit; c’est un art particulièrement difficile à l’heure de «la dérive émotionnelle» comme dirait le philosophe Jean Romain. Et précisément, à cause de cette dérive qui caractérise la société dite «liquide» par des sociologues à la mode depuis le dernier quart du XXe siècle, les Églises protestantes sont guettées par un grand danger.
 
Le danger
 
La crainte de manquer de visibilité incite les autorités ecclésiastiques protestantes à chercher une forme de publicité facile. Il faut plaire au chaland pour conquérir de nouvelles ouailles. On en vient d’ailleurs plus à compter les ouailles qu’à s’assurer du fond du message et de la capacité à transmettre la Parole de vie. Les 500 ans de la Réforme sont, sur ce point, une tentation supplémentaire de céder à cette tendance. On peut craindre plus de spectacle que de rayonnement spirituel. Il est certes légitime – cela fait partie de la culture historique – de rappeler le rôle de Luther, mais il est difficile d’échapper à une sorte de culte de la personnalité terriblement contraire à la tradition réformée.
L’effort fourni par tous les organisateurs de ces journées, rencontres, manifestations en rapport avec les 500 ans de la Réforme est remarquable. Il y a un dévouement considérable et des centaines de bénévoles. Mais l’éventuelle visibilité recherchée ne risque-t-elle pas de favoriser le triomphe de la forme sur le fond?
 
Un vœu
 
Puisse le 500e anniversaire de la Réforme révéler le rayonnement des personnes et des institutions, une sincère modestie dans l’esprit de service, un effacement des autorités ecclésiastiques devant la mission de l’Église! Pour guérir du tohu-bohu qui l’assourdit, une société «liquide» – peut-être déjà en train de changer parce qu’on sent la jeune génération à la recherche de repères stables – a besoin d’une solidité souriante et aimante, discrète, porteuse d’un message de vie clair.
 
Échapper à la mode médiatique par manque de superficialité clinquante, c’est une chance parce
que cela permet de se concentrer sur l’essentiel.
 
Suzette Sandoz, Ex-conseillère nationale libérale (VD)
 

07/05/2017 10:11 | Lien permanent | Commentaires (0)

Stratégie énergétique 2050: un défi digne de la Suisse

 
 
Notre pays a toujours relevé les grands défis. Les barrages, les tunnels à travers les Alpes témoignent de cette volonté de pionnier. Les objectifs de la Stratégie énergétique 2050 s’inscrivent dans cet état d’esprit. Ils sont ambitieux mais réalistes. Vouloir réduire la consommation de 43% d’ici à 2035 en améliorant l’efficacité énergétique et en promouvant les ressources renouvelables n’est pas une utopie. D’autant plus que nous en avons aujourd’hui les moyens sans mettre en danger notre approvisionnement énergétique.
 
Nous disposons d’un large potentiel dans le photovoltaïque, l’éolien et la géothermie. L’hydroélectrique, le bois et la biomasse offrent aussi de belles perspectives. Sans oublier que les progrès technologiques ont permis de baisser les coûts des énergies vertes. En dix ans, le prix du photovoltaïque a été divisé par dix. Une belle opportunité!
Par ailleurs, les Suisses sont de plus en plus nombreux, cinq personnes sur six, à vouloir recourir à l’énergie renouvelable locale, selon un sondage. Le tournant énergétique est non seulement possible mais souhaité. C’est un bon compromis helvétique.
 
La Stratégie énergétique 2050 est surtout une formidable opportunité pour l’économie. Le secteur de la construction pourrait par exemple trouver un nouveau souffle avec le marché de la rénovation énergétique des bâtiments. Mieux encore. Les énergies renouvelables et la gestion efficiente des ressources naturelles vont booster l’innovation et favoriser la création de nouveaux emplois. Le tournant énergétique ouvre de nouveaux horizons à nos entreprises et à nos PME, tout en garantissant notre prospérité. Il donne surtout à notre pays l’opportunité de renforcer sa détermination à créer, à anticiper, à réaliser, et de rester dans le club très convoité des champions de l’innovation.
 
L’innovation est en effet inscrite dans l’ADN des Suisses. Le canton de Vaud n’échappe pas à cette règle. Lui qui est le moteur de la croissance en Suisse romande. Il mise sur la transition énergétique. Dans ce contexte, il a élaboré un ambitieux programme baptisé «100 millions pour les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique».
L’aide du canton de Vaud a notamment permis la réalisation d’un projet novateur dans le domaine du stockage de l’énergie et de la gestion des réseaux, développé conjointement par l’EPFL, Romande Énergie et la société Leclanché. Avec ce projet, Leclanché a décroché une commande de 28 millions au Canada. Des dizaines de collaborateurs ont pu être embauchés sur son site d’Yverdon. L’énergie verte est bien le modèle de croissance de demain.
 
Le 21 mai, la Suisse sera à la croisée des chemins. La Stratégie énergétique 2050 rendra notre pays moins dépendant de l’étranger et de l’atome et garantira un approvisionnement en énergie sûr, propre, local et durable. Dire oui, c’est l’occasion de repenser notre modèle de développement, de prendre nos responsabilités en créant les conditions d’un monde durable pour les futures générations.