11/02/2018 10:53 | Lien permanent | Commentaires (0)

La fabrication des cerveaux lents

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Quel rapport y a-t-il entre le passé simple, Charles Maurras, «La Belle au bois dormant», et Louis-Ferdinand Céline? Aucun, me direz-vous peut-être de prime abord. Mais en vous doutant bien que cette question mérite une autre réponse puisque je l’ai posée (pas bête, le lecteur!). Eh bien! ce qui les relie, ce sont des symptômes révélateurs, chacun pour des motifs qui lui sont propres, de l’accentuation de la déresponsabilisation des individus consécutive à – et recherchée par – un «politiquement correct» agissant désormais à visage découvert et s’érigeant en nouvelle morale indiscutable.

Commençons par le plus simple: le passé du même nom. On a évoqué l’année dernière la possibilité de la disparition de son enseignement dans les écoles françaises car il est jugé comme trop «littéraire» et «discriminant» (sic). En creusant un peu, on découvre que son apprentissage serait trop difficile pour les enfants. Ah bon? Il me semble qu’on nous l’enseignait sans difficulté autrefois. Mais il est vrai qu’en faisant tout pour que dès leur plus jeune âge les enfants n’aient plus à «travailler», on fabrique des adultes qui seront bien plus malléables, car moins habitués à réfléchir, ce qui somme toute demande un effort. La déresponsabilisation, ça se prépare…

Continuons par «La Belle au bois dormant», qui fut à l’origine d’une polémique qui agita la Grande-Bretagne en novembre dernier. Faut-il interdire «La Belle au bois dormant»? Une mère de famille britannique, et accessoirement avocate, découvrit (horrifiée, of course) que son fils Ben, âgé de 6 ans, lisait le célèbre conte «La Belle au bois dormant» dans le cadre des recommandations de lecture scolaire. Et que raconte ce conte, parmi les plus célèbres u monde? Qu’un prince – ou un quidam, qu’importe? démocratie oblige… – peut embrasser une princesse ENDORMIE. Donc NON CONSENTANTE! Mais quelle horreur! Oui, quelle horreur: jusqu’où ira la chasse à l’homme? Il paraît que «la parole se libère»? Pourvu que ça dure!

Plus récemment, la perspective d’une éventuelle réédition des pamphlets antisémites de Céline fut vite enterrée par Gallimard, suite aux pressions de nombreuses associations, dont le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), sans oublier Serge Klarsfeld, qui avait déjà obtenu en 2011 que Céline soit retiré des commémorations officielles du Ministère de la culture l’année des 50 ans de sa mort. Que les pamphlets incriminés puissent faire l’objet d’une édition critique n’entre pas en ligne de compte: interdiction totale réclamée!

De même avec Charles Maurras, à son tour éliminé il y a quelques semaines de la liste des commémorations de l’année établie par le comité officiel désigné par le Ministère de la culture et constitué d’historiens incontestables (Pascal Ory, Jean-Noël Jeanneney, entre autres). On efface désormais ce qui gêne dans l’Histoire, sous le prétexte que les «âmes simples» (ce qu’on appelle communément «les gens», vous et moi, donc) n’auraient pas le discernement nécessaire pour tirer eux-mêmes les leçons de l’Histoire.

Censure en outre inefficace, car qu’il s’agisse de «Mein Kampf», des pamphlets antisémites de Céline, ou d’autres officiellement interdits, ils sont tous accessibles d’un clic sur Internet – qui plus est en texte intégral, gratuitement et sans aucun appareil critique. On touche donc bien du doigt ici, d’une part la limite des juridictions par rapport au joyeux monde de l’Internet et, d’autre part, la charge émotionnelle attachée au livre physique. Car il est bien évident que c’est sur une réédition de livres papier qui seront vendus que se focalise toute la polémique. Que le livre physique vendu en librairie ait encore une telle valeur symbolique est finalement plutôt rassurant. C’était la bonne nouvelle du jour…

Pascal Vandenberghe, Président-directeur général, Librairie Payot

04/02/2018 10:42 | Lien permanent | Commentaires (0)

Initiative «No Billag»: vers un échec fécond?

002C929A_F589FB3B8D15783CA4B0A07C41473E4E.jpgÀ moins d’un retournement de l’opinion, les jeux sont faits. La majorité du peuple et des cantons repoussera l’initiative. Mais la défaite des uns ne signifie pas le triomphe des autres. Dans une démocratie consensuelle, les vainqueurs ne sauraient humilier les vaincus. Car la cause en jeu, si complexe, n’est pas tranchée une bonne fois pour toutes, les esprits pouvant évoluer au gré des circonstances, comme le montre notre histoire.

La campagne aura été rude. Sera monté au créneau tout ce qui pense, crée et gouverne dans la république. Comme s’il avait fallu convoquer le ban et l’arrière-ban de la politique et de la culture pour sauver la patrie en danger. Cette mobilisation générale était-elle nécessaire? À qui voulait-on vraiment faire peur, alors que la seule raison commanderait déjà de refuser l’aventure? Mais l’opposition à «No Billag» ne suppose ni l’adhésion à tous les errements idéologiques, ni l’obéissance servile au militantisme des soldats du juste combat. Certes, le sujet est tabou, il divise, mais convenons pourtant que le oui à l’initiative traduit aussi le non à un certain conformisme de gauche, jugé dominant dans les salles de rédaction. Dans ce contexte de méfiance, heureusement que le peuple suisse comprend une majorité de citoyens modérés et éclairés, habiles à manier les instruments délicats de la démocratie directe. Prêts à ne céder ni aux belles promesses d’un étatisme utopique, ni aux illusions d’un libertarisme doctrinaire détaché de la réalité.

Après le 4 mars, avec un résultat net et trouble à la fois, rien ne sera comme avant. Impossible de réduire simplement le montant de la redevance et de passer à l’ordre du jour! Le débat reprendra vite. L’échec prévisible de l’initiative populaire accordera du répit à la puissante RTS, à ses alliés et à sa clientèle, mais la question du sort des médias, de l’audiovisuel public, demeurera ouverte, en liaison avec la marche de la démocratie. Sans une réflexion et une action en profondeur, à l’heure des réseaux sociaux, de l’immédiat et du global, les journaux, les radios et les TV locales risquent de se dégrader en des véhicules démodés, au moteur poussif, roulant au ralenti. Dépendants de la manne versée par leur grande sœur, la RTS, qui, passé le cap périlleux du scrutin, devra rester fidèle à la parole donnée de consolider une Suisse… qui existe, et de défendre les valeurs communes… à tous!

Le futur paysage médiatique n’aura jamais le doux aspect d’une campagne vaudoise ou d’un lac paisible. La rapide diffusion de l’information rend tôt obsolète la nouveauté. L’avenir se forge par des achats et des ventes sur un marché à dimension européenne. Le numérique va-t-il tuer le papier? Des titres vénérables ont disparu ou sont en danger de mort; des synergies préparent la voie à des fusions par absorption. L’ATS est-elle entrée en agonie? Qui possède vraiment la presse romande? Qui dirige la RTS au bout du compte? Devant le déclin de la presse, notre chagrin est-il sincère et durable?

Reste un point essentiel: quel rôle pour l’État, soit la Confédération et les cantons? Doit-il aider les médias, et selon quels critères? En majorité, les Suisses n’aiment pas trop son intervention dans ce domaine, ils craignent les médias d’État et préfèrent s’en remettre à la société civile. Des subventions légales comblant les trous budgétaires augmenteraient le poids du service public et de la bureaucratie. Garantiraient-elles la diversité réelle des opinions? Notre démocratie en sortirait-elle plus libre ou ne ferait-on que monnayer ainsi une sorte de paix trompeuse, un pluralisme artificiel, sous une autorité régulatrice de la pensée? Une Suisse à la George Orwell, une méchante copie de «1984»?

Philippe Bender, Historien

28/01/2018 10:50 | Lien permanent | Commentaires (0)

Préférence indigène: la libre circulation bien comprise

Danthine.jpgLa préférence indigène «organisée» est un bémol à la libre circulation qui est propice au bien-être collectif.

La libre circulation des personnes est une des quatre libertés fondamentales adoptées dans le cadre du marché unique européen. Comme les trois autres libertés (mobilité des biens, des services et des capitaux) la libre circulation des travailleurs ne peut pas être un dogme absolu; elle doit être soumise à certaines restrictions si l’on veut que son apport à l’espace économique auquel elle s’applique soit positif. Dans un espace économique unifié il est favorable que d’éventuelles pénuries de compétences puissent être résorbées rapidement par l’appel à des travailleurs venant d’ailleurs. Sur les périodes courtes il est en effet plus facile de déplacer les compétences que les centres de production pour assurer l’adéquation entre l’offre et la demande de travail. Qu’un travailleur d’un pays puisse sans encombre s’enrichir de nouvelles expériences en occupant un emploi dans un autre pays de l’espace économique est aussi un avantage.

Lorsque les marchés du travail sont proches de l’équilibre, la mobilité fonctionne à la fois comme une huile dans les rouages et comme un facteur d’intégration culturelle et sociale, ce sont là ses raisons d’être. Il en va autrement lorsque certains pans d’une zone économique et notamment leurs marchés du travail fonctionnent mal, et que de ce fait les différentiels de salaires et de niveaux de chômage sont importants. Une mobilité illimitée peut alors devenir néfaste.

Certes la possibilité qu’ont les chômeurs d’un pays d’occuper un emploi dans un autre est favorable aux individus concernés et les coûts du chômage dans le pays de départ sont ainsi réduits. Sur la durée cependant, le bilan est moins clair. Si les flux d’émigration sont trop conséquents et durables, le pays de départ est siphonné de ses forces productives, ce qui prétérite son développement futur. Il est infiniment préférable alors de s’atteler à corriger les défauts de fonctionnement du pays de départ plutôt que de s’obstiner à défendre un principe de mobilité néfaste.

Les conséquences peuvent aussi être négatives pour le pays d’accueil. D’abord la réalité montre qu’une société a du mal à s’adapter à une immigration importante et que les problèmes de congestion, de sur-construction, de changements de mode de vie qu’elle engendre vont à fins contraires: ils conduisent à des attitudes de rejet plutôt qu’à une intégration renforcée.

Sur un plan strictement économique, la libre circulation serait bénéfique dans un monde «plat» dans lequel le travailleur local souffrant de la concurrence des immigrants pourrait sans coût personnel offrir ses services dans d’autres régions de l’espace économique concerné. Dans la réalité la mobilité est souvent douloureuse, voire, dans certains cas, quasiment impossible pour des raisons familiales ou liées au logement. Dans un monde où la mobilité engendre des coûts l’entreprise qui embauche devrait, à compétences égales, donner la préférence à un travailleur local puisque la somme des coûts de mobilité supportés collectivement est ainsi minimisée. Idéalement cette réalité s’imposerait aux employeurs conscients de la responsabilité qu’ils assument envers la collectivité qui les abrite. La réalité est sans doute un peu différente et une approche volontariste, mais non bureaucratique, se justifie. On voit ainsi que la préférence indigène «organisée» n’est pas une entorse scandaleuse au principe de la libre circulation. C’est un bémol qu’il est approprié d’intégrer aux conditions normales de la mobilité des travailleurs si l’on veut que celle-ci soit toujours propice au bien-être collectif.

Jean-Pierre Danthine, Président PSE-Ecole d’économie de Paris