03/12/2017 09:52 | Lien permanent | Commentaires (0)

Religion et politique: amis ou ennemis?

Suzette.jpgComment peut-on concilier les deux notions? Réflexion en quatre points.

Si l’époque où un chef d’État était un demi-dieu ou le détenteur de pouvoirs quasi divins est révolue, du moins en Occident, le compagnonnage religion/politique reste un sujet délicat. Les deux notions sont-elles conciliables, ont-elles des points communs ou sont-elles au contraire des ennemies irréductibles?

Deux sources de pouvoir ou d'autorité dont la réunion constitue une menace totalitaire

La religion comme la politique impliquent une hiérarchie donc une autorité et qui dit «autorité» dit aussi «pouvoir». Alors que la hiérarchie religieuse dépend en premier lieu d’une transcendance, la hiérarchie politique n’a qu’une source horizontale, humaine, plus ou moins démocratique selon les régimes. La tentation existe donc toujours de réunir les deux pouvoirs sur les mêmes têtes. Les responsables politiques qui se prévalent publiquement d’agir conformément à telle ou telle religion, vont jouir d’un pouvoir et d’une autorité doubles, du moins aux yeux d’un certain nombre d’adeptes de la même religion. La menace totalitaire existe alors autant pour les fidèles de la même religion que pour ceux des autres. Le pouvoir politique qui se prévaut d’une obédience religieuse précise est fauteur de guerres de religion et de violence.

Deux mondes où l'émotion joue un rôle considérable

Religion et politique touchent l’émotionnel. Elles en ont besoin pour éveiller enthousiasme, dévouement et confiance. Si la politique récupère la religion ou une religion pour s’en faire le porte-drapeau, elle en appelle à toute l’émotion possible des fidèles de cette religion, déclenchant simultanément, chez eux, amour et haine selon que son action plaît ou déplaît et s’aliénant éventuellement toute sympathie de la part des adeptes d’autres religions. Les querelles de partis ou de classes sociales sont nourries par l’émotivité triomphante ou déçue et les guerres civiles couvent.

De quelques mauvais usages du religieux en politique

La politisation du religieux est une tentation constante de notre civilisation médiatique. Les initiatives populaires sont un outil parfait à ce point de vue là. On joue sur l’émotionnel religieux au nom d’une pseudo-protection de certaines confessions (interdiction des minarets), d’une pseudo-sécurité ou d’une pseudo-libération de la femme (interdiction de se couvrir le visage en public) que l’on inscrirait dans la Constitution fédérale, souvent en outre en violation du fédéralisme. Le résultat est généralement contraire à long terme à une coexistence pacifique. Cela peut inciter les milieux religieux «visés» à la provocation ou leur conférer un rôle de victime qui accroît en fin de compte leur importance.

Reconnaître, au nom de l'État, une religion comme telle, une grave erreur

L’État – donc le politique – est incompétent en matière de religion. Il ne peut juger si une religion comme telle est «bonne» ou «mauvaise». Mais il peut constater que certaines organisations, associations ou institutions dont les membres pratiquent une religion déterminée, ont une activité utile ou néfaste à la collectivité. Les pouvoirs publics, les citoyens, bref le monde politique peut donc considérer comme étant d’intérêt public une communauté religieuse particulière, organisée de manière conforme au droit laïc et défendant certains idéaux religieux. Son fonctionnement peut être reconnu et son activité appréciée. Elle jouit, comme toute personne morale, de la protection juridique laïque et l’efficacité de son activité «publique» peut être évaluée par le politique.

S’ils restent totalement distincts l’un de l’autre, les deux mondes de la politique et de la religion sont alors capables de se compléter pour le bien de tous.

Suzette Sandoz, ex-conseillère nationale libérale (VD)

 

 

 

 

26/11/2017 10:12 | Lien permanent | Commentaires (0)

Réduire la quote-part de l’État? Sans doute une illusion!

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Trois grandes tendances au moins requièrent une action plus marquée de l’État: le vieillissement de la population qui demande un accompagnement médical et social croissant avec forte empreinte étatique; la transformation digitale de l’économie qui pose des défis de transition majeurs requérant des investissements importants dans la formation et une plus grande solidarité envers ceux dont l’emploi disparaîtra; et le défi environnemental qui ne pourra pas être relevé sans un interventionnisme étatique accru. Les deux premières tendances pourraient théoriquement être accommodées sans l’État mais cela demanderait un changement de système économique trop radical pour être envisageable.
 
Quant au troisième défi, c’est précisément parce que les marchés-clés n’existent pas que le capital environnemental n’est pas préservé avec la même ferveur que notre capital physique (machines et bâtiments). Là où les prix sont absents (ou, de manière équivalente, sont nuls) il y a inévitablement gaspillage. Très intuitivement mais aussi très fondamentalement, l’économie de marché ne peut pas réguler l’allocation des ressources là où le marché est absent et il n’y a pas de marché pour l’air pur ou le bouclier d’ozone. Les remèdes pour aboutir au principe du pollueur-payeur (qui est, lui, conforme aux principes de l’économie de marché) existent: création de marchés «artificiels», comme le système d’échange de quotas d’émission visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre, taxes incitatives telle la taxe sur le CO2, et prescriptions ou interdictions, comme le plafond sur les émissions moyennes de CO2 pour les voitures de tourisme. Mais tous ces remèdes font appel à l’action étatique.
 
La Suisse a pris des engagements environnementaux exigeants. Plus fondamentalement, nous nous devons de léguer à nos enfants des ressources environnementales leur permettant d’atteindre la même qualité de vie que celle dont nous bénéficions. Ces engagements demandent une action collective plus déterminée: des prescriptions plus strictes, des taxes incitatives reflétant mieux les dommages environnementaux et des quotas en baisse constante compatibles avec les objectifs affirmés. Une action renforcée de l’État sur ce plan, accompagnée de mécanismes d’implémentation et de suivi, est difficilement compatible avec la baisse espérée de la quote-part de l’État. Dès lors il serait plus productif de se battre pour un État (plus) efficace dans son action et plus raisonné dans son financement («mieux d’État», notamment via le remplacement systématique d’une fiscalité néfaste à l’efficience économique par une fiscalité écologique incitative promouvant les comportements favorables à l’environnement) que pour une diminution illusoire de son empreinte et de la charge fiscale y associée («moins d’État»).
 
Jean-Pierre Danthine, président de l’École d’économie de Paris

19/11/2017 09:36 | Lien permanent | Commentaires (0)

L’intelligence artificielle, le soin et la mort

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La grande vedette du moment, celle qui s’étale à son avantage dans tous les médias et fait du buzz par sa volonté d’en découdre avec le futur, c’est l’intelligence artificielle. Tout le monde en parle, on nous dit qu’elle va changer nos vies, qu’elle est encore plus dangereuse que Trump lui-même, qu’à cause d’elle il va falloir tout repenser: ce qui fait de nous des humains, l’organisation de la société, nos destins. Du côté de la population, on se demande: que va-t-elle faire à notre place, cette intelligence? Allons-nous être remplacés, blackboulés, transformés en esclave des machines? Questions plutôt angoissantes, il faut l’avouer.

Prenez la médecine. L’intelligence artificielle s’y installe comme nulle part ailleurs. Elle va, dit-on, permettre d’individualiser les traitements. Il faut dire que l’ensemble des données collectées sur une personne explose et que le cerveau des médecins n’arrive plus à en extraire la signification. L’intelligence artificielle s’avère nécessaire. Mais elle produit des résultats de type statistique. Ainsi: vous avez tel risque de développer telle maladie. Ou encore: tel traitement a tant de chances de vous apporter tels bénéfices, en termes de survie et de qualité de vie. Or justement: c’est ici qu’intervient le rôle irremplaçable du soignant (humain). Traduire ce que veulent dire ces probabilités pour un malade. Autrement dit, en faire des outils de codécision, un savoir ouvert à la liberté et aux valeurs de chaque personne. Ce travail-là, impossible de le remplacer. Il n’est pas fondé sur la seule intelligence.

Considérons un autre cas. Vous tapez une question de santé sur Google. Par exemple: «J’ai mal au dos, que faire?» L’intelligence du moteur de recherche vous propose alors toutes sortes de liens, renvoyant à des traitements plus ou moins scientifiques. Mais elle ignore l’ampleur de votre question. Votre douleur existe, c’est évident, mais en même temps elle résulte de causes complexes (le travail, la famille, la vie, tout qui peut faire que vous en avez «plein le dos»). Élargir la question, c’est le propre de la démarche soignante. Alors que les plateformes Internet répondent, via leurs algorithmes, aux questions qu’on leur adresse. Aucune n’accompagne le patient dans un questionnement sur son questionnement.

Mais allons plus loin. Vous savez quelle est la véritable question que, dans la majorité des cas, un patient cherche à poser (emballée dans d’autres demandes) à son médecin? C’est: «Ai-je un cancer?» Une angoisse de mourir, donc, difficile à exprimer, qui n’a rien à voir avec la science ou l’intelligence. Ne pas la prendre en compte, ne pas en faire le fondement de la prise en soins, c’est réduire la vie à ce qu’elle n’est pas.

Ce qui est important, dans le rôle du soignant, c’est d’abord qu’il soit un «autre». Quelqu’un qui se tient en face. Qui écoute avec bienveillance et décale l’analyse. Impossible de s’autosoigner, aussi bonnes soient ses connaissances. Le problème est que nous ne sommes pas transparents à nous-mêmes. Une partie de notre système psychique est inconsciente, agit en nous et nous fait agir sans se dévoiler clairement à nous.

Ce rôle de l’«autre» qui fait face, l’intelligence artificielle ne peut pas le jouer. Elle est trop parfaite, trop efficace et sur l’essentiel trop stupide pour entrer dans notre psychisme et comprendre ce qu’est notre destin ainsi que nos ruses pour l’affronter. Seule une autre personne peut y arriver, une intelligence qui, elle aussi, a comme horizon la maladie et la mort. Si nous avons la capacité de nous soutenir les uns les autres devant la finitude – de construire du sens par la parole et l’émotion – c’est parce que nous sommes des vivants, des vivants mortels. Ce que la machine ne sera jamais.

Bertrand Kiefer, Rédacteur en chef de la «Revue médicale suisse»