09/04/2017 10:28 | Lien permanent | Commentaires (0)

C’est compliqué

BleuBlog.jpgDavantage qu’un tic de langage, l’expression «c’est compliqué» est l’argument derrière lequel on se retranche pour ne rien dire de soi.

- Tu fais quoi comme job?
- Euh, c’est assez compliqué…

- Ça va avec Norbert?
- Ben, en ce moment, c’est plutôt compliqué…

- Pourquoi t’as déménagé?
- Écoute, c’est un peu compliqué…

- Ça te tente d’aller prendre un café?
- J’aimerais vraiment beaucoup, mais ça va être compliqué…

- Tu penses pas que tu devrais faire un peu plus attention à toi?
- Si, si, mais tu comprends, c’est compliqué…

À en croire la fréquence de la dérobade, aujourd’hui, tout est compliqué. «C’est compliqué» légende désormais une rubrique du magazine en ligne Slate: «Une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires – dans toute leur complexité – et où une chroniqueuse répond.» Et puis «c’est compliqué» est aussi un des statuts «amoureux» éligibles sur Facebook, à côté de «célibataire», «en couple», «fiancé», «marié», «en union civile», «en concubinage», «en union libre», «séparé», «divorcé» et «veuf». Quand on serre d’un peu plus près les us et abus de l’expression, on se rend vite compte que ce n’est pas un tic de langage, mais une trace sonnante et dissonante d’une «démissionnite» aiguë et d’une lâcheté contagieuse.

De son état «jeune, riche et cultivé, malheureux, névrosé et seul», Fritz Zorn avait traqué la fourberie à la fin des années 1970 déjà, dans son autobiographie, «Mars», écrite après la découverte d’un cancer, et dénonçant une éducation «pasteurisée»: «Dans ma famille, lorsqu’il s’agissait de prendre parti, l’un des recours le plus en vogue c’était le «compliqué». «Compliqué» c’était le mot magique, le mot-clé qui permettait de mettre de côté tous les problèmes non résolus, excluant ainsi de notre monde intact tout ce qui était gênant et inharmonieux. (…) Il suffisait de découvrir qu’une chose était «compliquée» et déjà elle était tabou. On pouvait dire: Aha c’est drôlement compliqué; alors n’en parlons pas, laissons tomber.» Et Zorn de poursuivre: «Or les choses «compliquées», cela comportait presque tous les rapports humains, la politique, la religion, et naturellement, la sexualité. Je crois aujourd’hui que chez nous, tout ce qu’il peut y avoir d’intéressant, était «compliqué», si bien qu’on n’en parlait jamais. Si je cherche à présent à me rappeler de quoi nous pouvions bien parler à la maison, tout d’abord il ne me vient pas grand-chose à l’esprit; la nourriture, sans doute; le temps, probablement; l’école, naturellement et, bien entendu, la culture (même si c’était seulement la culture classique et celle des gens qui étaient déjà morts).»

«C’est compliqué» ne décrit rien, ne raconte rien, n’argumente rien. «C’est compliqué» censure, tronque, étouffe vulnérabilités, incertitudes et hystéries. «C’est compliqué» est la doublure couarde d’un «ça déborde». À la fin de sa vie, Fritz Zorn s’est déclaré «en état de guerre totale.»

Peu importe où nous en sommes dans la nôtre, déclarons-nous «en état de rupture punk»: dégommons la musique réduite au silence ou au bruit, déstabilisons le «normal» et le «comme il se doit»; réhabilitons la contradiction, les rugosités, les dérapages, disharmonies, cicatrices, cris, ratures et mots «crus». Ce n’est vraiment pas compliqué de comprendre qu’on peut être au chômage, se faire tromper, tromper, quitter, traîner des dettes ou des casseroles. Ce n’est vraiment pas compliqué de comprendre que l’on peut être «entre-deux», «à côté» ou «au bord». Ce qui est vraiment compliqué, c’est de survivre encagé dans des rapports humains stérilisés.

Ce n’est vraiment pas compliqué de comprendre qu’on peut être au chômage, se faire tromper, tromper, quitter, traîner des dettes ou des casseroles.

Stéphanie Pahud, Linguiste

02/04/2017 09:56 | Lien permanent | Commentaires (2)

Vingt mille vieux sur les nerfs

001C063E_BAA7B2C7825EB7031CC61FD4402015F3.jpgIl y a quelques semaines, un professeur bâlois présenté comme «économiste de la santé» (tout un programme) proposait de limiter les coûts en refusant progressivement les soins à mesure qu’augmente l’âge des patients. Le critère de l’âge, expliquait-il, est objectif. À partir de 85 ans on coupera la pilule en deux, puis en quatre, et ainsi de suite jusqu’à ce que la pilule disparaisse, que disparaisse aussi le moribond qui a le mauvais goût de coller trop au monde, de vouloir vivre encore – qui a la sidérante prétention de se déplacer d’une pièce à l’autre ou de regarder par sa fenêtre le matin.

Cette solution light présente un double avantage: moralement, elle permet de faire valoir que «refuser certaines prestations» ne signifie pas «laisser mourir», moins encore «assassiner»; économiquement, elle permet d’éviter les coûts liés à des méthodes plus musclées. Pour ma part, je dois dire que je suis plutôt amateur de critères subjectifs: pour Philippe Jaccottet ou ma douce grand-mère, je veux bien toutes les hanches en plastique et les opérations croisées du genou; pour certaines faces de gland, dès 25 ans, je leur refuserais la moindre purge, la plus infime goutte de Bach.

Les prothèses de la hanche, tout particulièrement, semblent hanter notre professeur bâlois qui, sur «Mise au point», se lamente de l’augmentation rapide de leur nombre. Qu’à cela ne tienne! Le bonhomme n’est-il pas économiste? Qui plus est «de la santé»? Il n’aura, par conséquent, aucun mal à décider – statistiques en main – à partir de quel âge un homme n’a plus besoin de se déplacer; il pourra même, puisqu’il est lancé, décider à partir de quand un homme n’en a plus le droit.

La question ouverte par notre économiste peut choquer. Mais, depuis quelque temps, nos politiciens – toujours soucieux de limiter les coûts de la santé, puisque pouvant généralement s’offrir une assurance complémentaire – préparent le terrain. Le discours antivieux s’est durci. Les retraites s’éloignent sans cesse des travailleurs, si bien que dans dix ans il ne restera qu’une dizaine d’années où l’on pourra se prévaloir de ne plus travailler ET d’être couvert en cas de casse. À gauche, mais aussi à droite, on dénonce régulièrement ces «vieux mâles» qui s’accrochent à leur carrière politique (comme s’il était honteux d’avoir été plébiscité plusieurs fois par le peuple); on rit bruyamment de leurs rides, de leur calvitie, de leurs dents branlantes; on les croque en frigides, en rigides, en névrosés; décidément, ces «vieux mâles» ne sont plus dans le coup. En présentant l’âge comme critère potentiellement disqualifiant pour exercer un mandat politique, on habitue l’esprit à la prétendue inutilité des vieux; en parlant de «mâle», et non d’«homme», on insinue que les vieux sont plus proches du règne animal que de l’espèce humaine (ce qui permettra de les envoyer plus facilement à l’abattoir).

Où se situe la sénilité politique? À en croire les thuriféraires du jeunisme politique, autour de 50 ans. Où se situe l’âge au-delà duquel les soins ne sont plus souhaitables? Selon les économistes de la santé, autour de 85 ans. Ainsi, jeunes politiciens et économistes néolibéraux dessinent-ils pour l’être humain un itinéraire singulier: passé 50 ans, on ne compte plus; passé 85 ans, on se met à coûter. Si vous n’avez pas les moyens de vous payer une assurance complémentaire, on vous prie de dégager la scène. Un vieux, cela fait déjà mauvais genre… Mais un vieux pauvre, vous n’y pensez pas!

Quentin Mouron, Écrivain

26/03/2017 09:09 | Lien permanent | Commentaires (0)

Un grand président

Ver_1_of_Arditi_Metin.jpgLa révélation d’une personnalité n’est pas un phénomène instantané. À l’heure où l’EPFL passe d’un président formidable à un autre dont tout le monde attend beaucoup, il me paraît opportun de rappeler les débuts de Maurice Cosandey, lorsqu’il fut nommé président de l’École. Ses premiers contacts avec ce qui était alors l’EPUL furent rêches. Colonel d’artillerie à l’armée, son goût de la discipline laissait peu de place à la fantaisie. Un jour, quelqu’un endommagea une porte. Il apparut qu’avant l’incident, ou pendant, allez savoir, la salle à laquelle la porte donnait accès avait été occupée par la section de physique de deuxième année. Le coupable était donc un étudiant physicien, décréta le président: «Si personne ne se dénonce, le délégué de classe sera renvoyé.» J’étais alors l’heureux délégué. Croix de bois, croix de fer, ce n’était pas moi qui avais endommagé la porte. Je ne connaissais pas le coupable et il n’était pas question d’aller le débusquer. Il n’empêche, je n’en menais pas large. L’époque n’était pas aux «droits des étudiants…» Finalement, la fureur présidentielle se calma et tout rentra dans l’ordre.
 
Pourtant, Maurice Cosandey se révéla un président exceptionnel. En un rien de temps, il négocia l’achat des terrains d’Ecublens, obtint de la Confédération qu’elle reprenne l’École au canton, et surtout qu’elle la dote de moyens qui lui permettent de se mettre, un jour, à niveau de l’EPFZ. J’avais bien sûr attribué ces résultats au sens de la stratégie de Cosandey et à son talent tactique.
 
Les années passèrent. J’avais quitté la physique pour fonder mon entreprise. En 1976, Maurice Cosandey créa un enseignement de gestion propre au département de physique et m’en confia la charge. J’avais 31 ans, j’étais ravi, mais conscient de ce que huit années après Mai 68, un cours sur le monde des affaires pouvait avoir comme effet répulsif aux yeux des étudiants. Je m’appliquai donc à en ouvrir portes et fenêtres, partant de l’idée que les principes d’une bonne gestion sont les mêmes, qu’il s’agisse d’entreprises privées ou publiques. J’invitai à mon cours le patron de Nestlé, celui de Kudelski (Stefan, le père d’André), mais aussi Pierre Arnold, alors patron de la Migros, Olivier Reverdin, président du Fonds national de la recherche scientifique, René Schenker, créateur de la Radio-Télévision, Alexandre Hay, président du CICR, Georges-André Chevallaz, patron du Département fédéral des finances, et bien sûr le président de notre école (mes rapports avec M. Cosandey avaient trouvé un pli courtois, même si à mes yeux le militaire était en lui pour toujours.)
 
Vint le jour de son intervention. Dans l’auditoire bondé, on remarquait autant de professeurs que d’étudiants. Très vite, Cosandey eut ces mots: «La qualité d’un professeur se mesure à l’amour qu’il porte à ses étudiants». Dire que je faillis tomber de ma chaise serait dire peu. Ainsi, l’homme rigide s’était transformé en humaniste. Il avait même pris une dimension spirituelle. À l’écouter, l’amour de faire progresser l’autre, de le guider, restait pour le professeur la meilleure boussole sur la manière de remplir sa mission, sur comment choisir le détail d’une démonstration, parler d’un article, trouver les ressources pour se tenir à la pointe de son domaine d’expertise, construire la science.
 
Le cœur compte autant que l’œil, voilà ce que nous disait Maurice Cosandey. La juste démarche est faite de ces deux composantes. La clairvoyance et l’amour. Dans quelles proportions? Sans doute moitié-moitié, comme pour une bonne fondue. Lorsque le gruyère piquant se fond dans le tendre vacherin, le tout se transforme en un mélange onctueux, fait pour être partagé.
 
P.-S.: Maurice Cosandey vient d’entrer dans sa centième année, et je lui fais la bise.

Metin Arditi, Écrivain, envoyé spécial de l’Unesco pour le dialogue interculturel