03/09/2011

Jouer le jeu ou perdre la partie

studer.jpgPresque chaque week-end, quand ce n’est pas en semaine, des centaines de policiers sont mobilisés dans notre pays. Ils sont dotés de moyens toujours plus lourds auxquels ils doivent recourir de plus en plus souvent. Ainsi, autrefois exceptionnel, l’usage de balles en caoutchouc est désormais régulier. Jusqu’à maintenant, le pire a pu être évité, parfois d’un fil, mais chacun sait qu’un drame peut arriver, va arriver. Tout cela coûte des millions à la collectivité. Toujours plus fréquents, toujours plus violents, avec des conséquences toujours plus graves, les débordements lors de matches de football ou de hockey sont devenus rapidement un problème majeur de sécurité publique.

Les instances suisses de ces sports affirment depuis plusieurs années vouloir combattre le hooliganisme. Si quelques initiatives ont été amorcées, aucune véritable mesure n’a été prise. Il serait pourtant simple de subordonner l’octroi de la licence à un encadrement efficace des fans pendant le déplacement, à l’arrivée et au départ du stade et durant le match. En cas d’insuffisances, la palette des sanctions pourrait être large allant de l’amende significative à la perte de points en passant par le huis clos imposé à certaines rencontres. Rien de cela n’émane de la Swiss Football League ou de son association sœur pour le hockey. La première s’est même retirée d’un projet de contrôle plus serré des supporters à travers un billet combinant le transport et l’entrée, un contrôle pratiqué avec succès dans plusieurs pays. Cette passivité tranche avec la détermination de fédérations étrangères dont l’engagement a largement contribué à contenir, voire réduire les agissements des ultras sur leur territoire.

Il faut donc recourir à la loi. Les cantons vont s’y employer. Comme cela a été évoqué ces derniers jours, la piste privilégiée est de soumettre les matches à autorisation. Elle pourra être générale, par exemple pour la demi-saison ou la saison, ou particulière pour tel match contre telle équipe. Bien sûr elle sera soumise à des conditions. Si elles ne sont pas satisfaites, l’autorisation pourra en dernière extrémité être retirée et le club interdit donc de jouer.
Parmi ces conditions, une attention particulière devra être portée sur la participation financière du club aux coûts engendrés par les moyens nécessaires et à la couverture des éventuels dommages. Il n’est pas acceptable que les contribuables payent l’intégralité de la facture alors que les clubs jonglent avec des millions avec, parfois, une gestion qui échappe à tout entendement.

Ces contraintes légales pourront réserver des modalités différentes convenues entre les autorités et les clubs. Favoriser leur prise de conscience sur leur responsabilité doit rester un objectif. Il est en effet évident que des actions conduites en partenariat avec l’autorité porteront plus leurs fruits que si elles sont imposées par celle-ci.
Les clubs le savent mieux que quiconque: si on ne joue pas le jeu, on risque de perdre.

Jean Studer, Conseiller d’Etat neuchâtelois

12/06/2011

Une croissance néfaste?

DESSEMONTET_1.jpgL’Office fédéral de la statistique (OFS) a récemment publié ses nouveaux scénarios démographiques, qui postulent pour les trente ans à venir une croissance soutenue de la population de la Suisse. En cette année d’élections fédérales, diverses formations politiques ont sauté sur l’occasion pour faire monter l’inquiétude, les uns fustigeant une immigration jugée insupportable, les autres s’inquiétant pour l’environnement et la qualité de vie, les derniers pointant la pression sur les infrastructures. Avec pour conséquence que, comme le montrait un récent sondage, la majorité de la population déclare désormais ne pas vouloir de cette Suisse à 10 millions d’habitants.

Mais de quoi parle-t-on vraiment? D’où vient cette fièvre démographique que nous vivons, après trois décennies de croissance modérée? Quels sont les facteurs qui président à la croissance démographique et sur lesquels nous pourrions agir? Une récente étude que nous avons eu l’occasion de mener a montré sans ambiguïté que la croissance démographique répond avant tout au dynamisme économique, avec un certain temps de retard. Ainsi, le boom économique consécutif à l’entrée en vigueur des Bilatérales II en 2004 ne s’est traduit que trois ans plus tard par une brusque hausse de la croissance démographique.

Dans le même ordre d’idées, on constate que, depuis la chute du mur de Berlin, la santé de l’économie suisse est clairement fonction de son intégration européenne. Du refus de l’EEE en 1992, à l’entrée en vigueur des Bilatérales I en 2000, l’économie suisse a perdu un point de croissance par année sur ses voisins, un point qu’elle rattrapa dès les Bilatérales I entrées en vigueur. Puis, à l’entrée en vigueur des Bilatérales II en 2004, elle a pris un point de croissance supplémentaire par rapport aux pays qui nous entourent. Sur le plan de la performance économique, la Suisse profite donc à plein de son intégration européenne. C’est à cette excellente santé économique que nous devons le véritable boom démographique en cours – pas, ou en tout cas pas directement, à Schengen ou à l’ouverture des frontières. Dès lors que la Suisse reste économiquement plus attractive que ses voisins – et le comparatif actuel est à cet égard presque effrayant – il n’y a pas de raison de penser que cette situation puisse évoluer. A sa manière, c’est ce que l’OFS a reconnu, en scénarisant une Suisse à 10 millions d’habitants pour 2040.

Toutefois, la croissance démographique n’est pas inéluctable: il suffirait de ralentir la croissance économique de manière à rendre la Suisse moins attractive. Et à la lumière de ce qui précède, l’UDC a raison: à l’exception d’une crise économique mondiale, le meilleur moyen d’enrayer la démographie est de dénoncer les accords bilatéraux. Cela ralentirait la croissance économique tout en rétablissant une possibilité de contrôle de la main-d’œuvre étrangère.

Toutefois, les conséquences d’une telle opération seraient catastrophiques. Le coup d’arrêt de la croissance, la fermeture partielle des marchés européens seraient à coup sûr mortels pour de nombreuses entreprises, les délocalisations et le chômage monteraient en flèche, les finances publiques plongeraient dans le rouge, nos assurances sociales sombreraient à plus ou moins court terme, la population vieillirait en se paupérisant de manière accélérée, avec des besoins sociaux et en matière de santé impossibles à financer. Mais de tout cela, personne ne parle. Pourtant, ce scénario est une alternative réellement crédible à la situation actuelle. Et à son énoncé, on se souvient d’un proverbe chinois: «Méfiez-vous de vos désirs, ils pourraient se réaliser.»

Pierre Dessemontet
Géographe, fondateur de l'institut MicroGIS

23/04/2011

Une histoire de feu

KLEIBER.jpgC'était un homme sans histoire. 1) Il avait trois frères et trois soeurs, était vendeur de fruits et légumes,habitait à Sidi Bouzid, petite ville frappée par la sécheresse, loin de Tunis. Il s'appelait Mohamed Bouazizi et avait 26 ans. Le 17 décembre 2010, à la suite d'une dispute de trop avec des agents municipaux qui voulaient lui confisquer sa charrette, il s'immole par le feu devant le gouvernorat. Il voulait vivre: il choisit de mourir. Il aurait pu quitter la vie sans bruit, comme il avait vécu : il choisit le feu. Alors le feu se propage, gagne la ville voisine, embrase le pays, s'étend, passe les frontières, trouve d'autres désespoirs, enflamme d'autres mécontentements , allume d'autres amertumes, chauffe à blanc les mal- êtres d'une région qui n'en est pas avare. C'est le début du printemps arabe.

En quelques jours, le cri de Mohamed Bouazizi devient hurlement, son geste isolé, représentation du désespoir, sa souffrance, la souffrance de millions et de millions de femmes et d'hommes qui n'en peuvent plus. En quelques jours, l'injustice devient criante.Ceux qui n'avaient rien à perdre parce qu'il n'avaient rien, ceux qui disaient qu'il n'avaient pas d'avenir parce qu'ils étaient déjà morts, ceux-là, les oubliés, des jeunes surtout, descendent dans la rue. Tunisie, Égypte, Libye; plus loin Syrie, Yemen, Bahreïn;  moins exposés, Jordanie, Algérie , Maroc et au-delà, le pays où la terreur règne, Iran : l'onde de choc se propage, la peur change de camp, le courage renaît et médusés ,nous découvrons derrière l'ordre immobile des choses, des sociétés en mouvement, derrière les façades , la raison d'Etat , les arrangements et nos oublis. Derrière la soumission apparente, la force vive de la démocratie.

Alors notre regard change. En quelques jours, l'Islam devient une religion comme les autres, le fanatisme religieux devient simple ferveur, le nationalisme se transforme en patriotisme, l'autre,l' arabe, devient notre semblable, notre frère, celui avec lequel nous partageons une communauté de destin. Notre culture, ces liens invisibles qui nourissent des identités et créent des appartenances a changé.Une métamorphose est en cours qui bouleverse nos perceptions et les rapports de forces, les perceptions, donc les rapports de forces. D'abord le cri d'un petit marchand de fruits et légumes, puis un élan pacifique, la violence, l'épreuve, l'engagement de la communauté internationale, la violence encore, le changement des alliances politiques. Dégage, dégage: le cercle des dictateurs disparus s'élargit. Alors, peut- être, un jour,  Israel, la paix...? L'histoire  n'est pas finie, le feu couve.

Cette histoire est de notre temps. Rien ne serait passé sans internet, sans Facebook , sans Twitter et les millions de messages, d'images, de  témoignages  qui échappent aux contrôles d'Etat. Mais dans le tumulte du monde, la seule information ne suffit pas. Il fallait faire entendre une voix, il fallait cette souffrance, il fallait ce que Churchill déjà, appelait le maître: l'évènement. En portant le désespoir jusqu'à son point d'incandescence, en se détruisant, Mohamed Bouazizi s'est imposé à notre  mémoire, pour vivre " C'est de nous qu'il s'agit "disait ceux qui, portant son nom, sur la place Tahrir ou ailleurs, affrontaient les blindés à mains nues. Ils avaient mal à Mohamed Bouazizi. Mais l'émotion ne suffit pas. Rien ne serait passé sans le réveil  de la communauté internationale qui a su organiser de nouveaux rapports de forces. Ce qui était impossible, en quelques semaines, est devenu inéluctable. Pourquoi? Parce que le jeux des alliances politiques s'est défait et se refait. Pourquoi? Parce que, au delà des intérêts immédiats  et quand les caméras tournent, on ne peut  plus construire sur l'injustice." C'était finalement une question d' honneur" dira Alain Juppé quelques temps plus tard. L'honneur est de retour: c'est une bonne nouvelle.

Mohamed Bouazizi est mort le 4 janvier à l'hôpital des grands brûlés de Ben Arous, près de Tunis. Peu avant, le Président Ben Ali qui s'était fait filmer quelques instants au chevet de Mohamed, avait dit que ça allait s'arranger.  Le 14 janvier,il quitte la pays, après 23 ans de dictature. Paris aura bientôt sa rue Mohamed Bouazizi  et un riche commerçant du Golfe a tenté d'acheter la charrette pour 160.000 dinars. Toutes les télévisions du monde, Bank Ki-moon  et quelques autres, sont passé à la maison de Mohamed. La famille Bouazizi a quitté Sidi Bouzid  pour Tunis. Il y avait trop de pressions et la mère était fatiguée. Le nouveau gouvernement a versé les 20.000 dinars de la prime des martyrs.

Cette histoire nous dit  que les progrès du vivre ensemble, que l'espoir, ne se décrètent pas. Combien de tentatives politiques se sont heurtées aux coalitions verrouillées de ceux qui se prenaient pour les propriétaires? Le changement se construit par la connaissance, quand  la connaissance nous parle, quand elle vit en nous portée par l'émotion ou la souffrance. Quand nous savons avec le corps, avec les entrailles, avec le coeur, autant qu'avec la tête . Quand elle est inscrite dans la mémoire et qu'elle devient culture.
 
C'est aussi  une bonne nouvelle. Merci Mohamed. Inch Allah


1) d'après le Monde du 7 avril 2011

CHARLES KLEIBER
Ancien secrétaire d’Etat à l’éducation et à la recherche