28/05/2011

Chronique d’un changement de vie (2)

kleiber.jpgDéménagement puis emménagement, dépossession puis repossession, deuil puis conquête. Chacun a vécu cela. Le dos se fatigue puis casse: vivent les antiinflammatoires. Heureusement il y a le diable. Grâce à lui, grâce à son effet de levier et ses petites roulettes magiques, le corps tient. L’humeur devient noire: fallait-il vraiment déménager? Les déménageurs, indifférents à tout, en deux temps, trois mouvements, sont devenus des emménageurs. Nous pouvions partir avec nos 30 mètres carrés et nos 172 cartons pour la dernière escale: pas loin, au centre- ville, plus centre tu meurs, un loft haut perché où les vagues sont des toits. Là, fini avec l’accumulation. Une place pour chaque chose, chaque chose à sa place, croix de bois croix de fer, si je mens je vais… Mais quelle place? Il faut essayer, ajuster, trouver l’angle juste, le bon mur, le tiroir qui convient. Où mettre les habits d’hiver, les réserves de dentifrice, les balais, l’aspirateur, les habits des garçons?

Comment placer la nouvelle table, trouver la juste lumière – ah! les éclairages –, classer les livres, caser les disques, positionner les amplis, accrocher les tableaux, faire parler cette multitude d’objets, de signes, de messages, qui vont nous dire, à nous et aux autres, qui nous sommes ou qui nous aimerions être? Et le piano, sera-t-il heureux? Et les plantes! Il faut trouver leur place, leur donner le juste ensoleillement, parler leur langue, les mouiller de leurs eaux pour réussir l’alliance essentielle de la pierre et de la nature. Et le bureau, le refuge, comme une cabane au fond du jardin? Comment mêler l’intime et le familial, ce qui n’appartient qu’à soi et qui doit servir à tous? Ainsi commence l’aménagement, ce lent processus d’appropriation à travers lequel le passé nous abandonne et trace un avenir possible. Le désir s’en mêle, le désir dicte les choix, le désir murmure: c’est votre dernière demeure. Les Belles-Roches deviennent lointaines, la vieille dame s’éloigne. Lentement, nous nous réinitialisons.

Première nuit. On tâtonne, on tente de repérer les interrupteurs et lentement le calme remplace l’excitation. La paix s’installe enfin et on ne sent de la ville que son souffle indifférent , immense présence silencieuse, solitudes et désirs mêlés. Parfois une sirène, soudain un rire, peut-être un cri, les pleurs d’un bébé, plus loin une lumière incertaine.

Aucun bruit chez nos voisins. Le temps est suspendu, un espace nouveau s’ouvre à nous,des promesses d’urbanité et au-delà , par dessus les toits, les montagnes et la beauté du monde. Nous sommes entré dans le port. Premier matin. Où sont passées les lavettes? Comment retrouver les chaussettes bleues? Et la machine à café qui péclote. What else? C’est le dernier déménagement, promis juré.</p><p>Vivement les routines, les habitudes, les rituels, toutes ces traces en nous qui nous libèrent et nous enferment, qu’il faudra apprendre à combattre et à chérir. L’enracinement peut commencer, les petits enfants trouveront une place. Nous sommes des terriens de hasard: malheur à ceux qui ne peuvent prendre souche. Première semaine. On y voit plus clair, le gros est fait, on peut se risquer, sortir du nid, découvrir le quartier, respirer la ville. Jamais nous ne nous sommes trompés d’adresse, le passé est passé. Au marché, un brocanteur m’a proposé un livre à la couverture bleue, le roman que j’avais abandonné. C’était le mien, il portait encore mes annotations. Je l’ai racheté.

Charles Kleiber

Ancien secrétaire d’Etat à l’Education et à la Recherche

22/05/2011

Chronique d’un changement de vie (1)

KLEIBER%20Charles.jpgLe jour du déménagement est arrivé sans crier gare, comme une ultime étape au bout de soi. C’était en été 2010, avenue des Belles-Roches, Lausanne.

Notre maison était devenue lentement, peu à peu, trop grande, trop lourde, trop silencieuse. Les enfants avaient quitté le nid depuis longtemps, les petits-enfants se faisaient plus rares. Ils étaient partis, nous étions restés, que faire, où aller? 27 ans aux Belles-Roches, 27 ans d’une vraie maison, avec de vrais voisins, bruits, musique, craquements, odeurs, mystères, présence familière. 27 ans d’enracinement: les habitudes étaient devenues plus douces, la maison plus protectrice et plus accueillante.

Nous avions aimé notre maison, vieille dame distinguée, deux fois notre âge, et certains soirs d’été, quand elle résonnait encore des éclats de rire familiaux, nous pensions que cet amour était partagé. Nous avions vieilli, elle pas. Et voilà qu’il faut réduire la voilure, partir, quitter, voir ailleurs, nous déraciner. Faut-il vraiment? Comment transformer l’inéluctable en acte de liberté, le déracinement en fête, l’abandon en choix? Les déménageurs sont arrivés par un matin ensoleillé. Ils en avaient vu d’autres.

Pendant 27 ans, année après année, jour après jour, nous avions accumulé. Livres, habits, meubles, ustensiles, souvenirs. Il y avait toujours une place pour les vieilles poussettes, pour les robes un peu usées mais si élégantes, pour les vestons démodés mais tellement confortables, pour les outils qui ne peuvent plus servir à rien mais qui ont si bien servi, pour les livres que nous n’avions pas lus mais que nous lirions peut-être un jour, pour les manteaux à double, les carafes à triple, les milles étoffes et tous ces tableaux qui nous parlaient du monde. Il y avait toujours un coin pour tout ce que l’on garde parce qu’on ne sait jamais, parce que cela pourrait être utile plus tard, demain, parce que l’on n’ose pas, parce ces objets portent des souvenirs, parce qu’ils sont devenus une partie de nous-mêmes. La maison était généreuse, le vide accueillant, qui ne demandait qu’à être comblé. Nous avons comblé. Mais trop c’est trop: il a fallu trouver un destin, une nouvelle vie ou une fin pour les milles objets qui nous avaient accompagnés fidèlement. Vous devrez passer à 30 m3 avait dit le chef des déménageurs d’un air entendu.

Comment choisir? On m’avait prévenu: choisir, c’est renoncer. Quelqu’un avait même ajouté: c’est le meurtre d’un possible. Bigre. J’ai renoncé facilement à ce qui dormait depuis trop longtemps, aux objets qui ne nous parlaient plus, à ceux qui feraient tellement plaisir aux autres, à ce vieux pull un peu déglingué que je retrouvais avec tellement de plaisir en automne, quand venaient les premières fraîcheurs. J’ai hésité pour ce roman bleu que j’avais usé à trop le lire et qui ne me disait plus rien. J’ai hésité, j’ai hésité: poubelle, Centre social protestant, brocanteur, don? Je l’ai donné, la mort dans l’âme, comme une trahison. J’ai eu pitié des orphelins, tous ces objets dépareillés réunis au hasard des rencontres, auxquels un pacte me liait: nous finirions ensemble. Tu jettes, tu jettes pas? Oui, non, poubelles, abandon, nouvelle vie peut-être…? Peu à peu, objet par objet, vie après vie, souvenirs après souvenirs, tout est entré dans 172 cartons et 30 m3.

La dépossession était accomplie, nous l’avions vécue à deux. On nous avait prévenus: si l’amour résiste à ça, c’est qu’il peut triompher de tout. Il a résisté.

Les déménageurs sont arrivés au petit matin. La dernière nuit avait été blanche avec ses bruits que nous n’écouterions plus, ces silences qui déjà ne ressemblaient plus à rien et les derniers doutes. Fin d’un long cheminement intérieur. Au boulot, a dit le chef. Nous sommes partis. Vers quel voyage, vers quels mirages?

Charles Kleiber
Ancien secrétaire d'Etat à l'Education et à la Recherche