30/06/2012

Bye bye Zurich, et merci

rene.jpgGrandir en terre jurassienne dans les années 70 imposait une participation à la lutte séparatiste. Un combat âpre, qui balayait les nuances et polarisait les idéologies. Rapidement, nos griefs contre la Berne cantonale s’étendirent à toute la Suisse alémanique et les clichés surfaits qui en découlaient n’allaient pas être atténués les années suivantes lors de mes études à Genève. Nous, Romands, étions décontractés, débrouillards et joviaux alors que nos cousins germains étaient coincés, rigides et ternes. Un séjour chez eux relevait avant tout de l’aberration, de la folie ou de la punition, c’était selon.

C’est effectivement avec le cœur lourd d’un exilé que je me suis rendu à Zurich en fin des années 90 pour y poursuivre ma carrière chirurgicale subitement entravée à Genève. Leur accueil, certes peu volubile, fut pourtant rassurant: ils me traitèrent d’emblée en égal, sans cette condescendance réservée aux provinciaux. Le handicap de la langue, ce levier si facile à actionner pour vous enfoncer la tête sous l’eau ou vous renvoyer dans le bassin des petits, ne fut jamais retourné contre moi. J’ai bu quelques tasses sous leurs yeux souvent amusés, parfois agacés, mais jamais ils ne m’auraient laissé suffoquer. On m’a jugé avant tout sur mon travail, mesuré avec la même règle commune, et non pas sur ma filière ou l’insignifiance de mes relations. J’ai ainsi retrouvé ce pragmatisme propre aux grandes villes autonomes, ouvertes sur le monde, où l’on vous demande simplement d’être efficace, sans fioritures et sans fanfaronnade.

Zurich fournit un magnifique terrain de jeux, propice à l’épanouissement personnel. Je n’y étais pas venu avec des ambitions démesurées; la réputation de sa chirurgie cardiaque m’intimidait trop. Mon objectif, plus modeste, était de me bonifier au contact d’experts reconnus dans un terreau fertile, pour rebondir ailleurs. Mais Zurich a la faculté de transcender son monde en le hissant dans les ligues supérieures, là où elle évolue. Comme par enchantement, le même travail prend alors plus de valeur, gagne en impact simplement parce qu’il porte son sceau. Et cette magie pour moi a même débordé le simple cadre professionnel. Les honneurs qui m’ont été faits comme citoyen ont aussi bénéficié de cet effet démultiplicateur.

Et eux alors, comment sont-ils vraiment? Comme leur ville au pouls rapide, ils ont peu de temps à dispenser et sont avant tout tournés vers leurs projets. Cet apparent détachement émotionnel est souvent confondu avec de l’arrogance, le plus décrié de leurs défauts. Certes, ils en ont aussi leur dose, sûrement un brin au-dessus de la moyenne – après tout, ils savent que leur ville est une des plus enviées au monde et comprennent mal tout frein à son développement – mais beaucoup moins que la caricature que nous leur infligeons. Et sous ce givre fin se trouvent beaucoup de spontanéité, de drôlerie et de générosité, finalement ces qualités mêmes que nous revendiquons.

Mon appréciation de la Suisse alémanique s’est rectifiée, radicalement. Très vite, je me suis senti bien à Zurich, très bien même, et cette ville m’a donné plus que n’importe quelle autre n’aurait pu le faire en Suisse. Le Romand, et surtout le Jurassien séparatiste de jadis, aurait eu du mal à croire un tel revirement possible. Zurich fait partie de ces cités dynamiques qui, en vous acceptant, vous marquent profondément, et l’empreinte que l’on en garde est de celles qui vous rappelleront à jamais cette appartenance et que vos confrères vous envieront toujours, secrètement.

RENÉ PRÊTRE
Chirurgien du cœur au Kinderspital de Zurich. Travaillera dès août au CHUV à Lausanne.