16/01/2011

Ce très cher franc suisse

ivanpictet.jpgOccupé à la lecture de la bibliographie d’Albert Gallatin, ce Genevois presque méconnu qui a été l’un des pères de la nation américaine comme secrétaire au Trésor sous Jefferson, je ne pus m’empêcher d’admirer sa vision, bonne pour les Etats-Unis de l’époque, d’un Etat central fort, d’une dette publique modérée et d’un dollar stable. De là à faire un parallèle avec la situation actuelle de l’Union européenne, il n’y a qu’un pas, que je franchis avec la plus grande prudence.

La profonde crise que connaissent aujourd’hui l’UE et sa monnaie ne serait-elle pas une occasion unique d’approfondir l’intégration et de faire un pas décisif vers un fédéralisme à l’américaine? Les Américains avaient eu la sagesse, il est vrai, d’inverser l’ordre des choses: d’abord l’Union, ensuite la monnaie. Pour sa part, l’Europe a créé sa monnaie, sans Etat.

Dollar, euro… et franc suisse. Cette digression me permet d’en arriver au cœur d’une des préoccupations majeures de l’économie suisse à l’heure actuelle: la cherté de notre franc. La question qui se pose à nos autorités fédérales et à notre industrie d’exportation est loin d’être simple: comment stopper ou limiter la hausse de notre monnaie, alors que la Suisse n’y peut finalement pas grand-chose? En effet, la faute incombe avant tout au surendettement de nos voisins et à leurs politiques monétaires et budgétaires indécises et floues.

Les experts réunis à Berne ce vendredi auront pu esquisser quelques pistes, que je suis impatient de découvrir. Sans être moi-même économiste, j’ai été confronté à plusieurs reprises au cours de ma carrière à la question de la cherté du franc suisse.

Les années 70 et 90 ont, par exemple, connu des situations assez similaires. Et tout a fini par rentrer dans l’ordre par le simple jeu du marché, plus que par les mesures prises à l’époque. Force est de constater en outre que la Suisse ne s’en tire pas trop mal aujourd’hui, avec une situation enviée de tous: chômage relativement bas, endettement deux à trois fois inférieur à celui des pays industrialisés et importantes réserves de change de la BNS.

Tout irait donc bien? Loin s’en faut!

Le franc, faut-il le rappeler, s’est apprécié en 2010 de 15% face à l’euro et de 10% face au dollar, une tendance à la hausse qui dure depuis 3 ans. Or, les effets ne se sont pas encore fait pleinement ressentir, d’où le réveil quelque peu tardif de nos autorités. A leur décharge, qui aurait pu prévoir pareille gabegie dans certains pays de l’UE?

A mon sens, il est encore temps d’agir à titre provisoire, car la situation est plus grave que lors des hausses précédentes. Pas question toutefois de sortir l’artillerie lourde. En effet, taux d’intérêt négatif, dont l’efficacité reste à prouver, taxes sur les opérations en devises, ou plus radicalement encore le pegging , qui consisterait à lier le franc à l’euro (à quel taux?), semblent à ce stade plus dangereux qu’efficaces.

Il existe sans doute une «solution en douceur», mieux appropriée pour ramener notre franc à un niveau plus acceptable. Par un train de mesures purement internes par exemple, visant ni plus ni moins à freiner certains pans de notre économie menacés de surchauffe.

Pour le non-économiste que je suis, et le libéral soucieux de laisser les marchés s’ajuster d’eux-mêmes, je préconiserais en les circonstances quatre types de mesures:

1) Reprendre la politique d’intervention de la BNS, cette dernière pouvant en théorie acheter des euros de manière illimitée en créant de la monnaie suisse. Même si cette politique génère des pertes et un manque à gagner pour les cantons, il conviendra d’expliquer à l’opinion publique que la notion de perte pour une intervention de la Banque centrale fait partie de son rôle, lorsque cela s’avère nécessaire.

2) Acheter une quantité substantielle d’obligations d’Etat libellées en euros de débiteurs de pays européens, pour faire acte de solidarité avec l’UE. C’est la tâche du Conseil fédéral, qui peut le faire par le biais de la BNS.

3) Limiter très provisoirement l’importation de main-d’œuvre, ce qui est prévu exceptionnellement dans l’accord de libre circulation des personnes avec l’UE. L’afflux de main-d’œuvre engendre en effet en Suisse une demande de logements et d’infrastructures qui «gonflent» l’économie à un moment où celle-ci doit être en phase avec la croissance de l’UE.

4) Recourir, pour la BNS, à des «gentlemen’s agreements», comme ce fut le cas dans les années 60. Des mesures plus contraignantes de liquidités ou de fonds propres nécessiteraient un arrêté du Conseil fédéral et ne seraient sans doute pas plus efficaces. Si le franc n’en est pas pour autant stoppé dans sa hausse, les conséquences d’une bulle immobilière ou d’une inflation seraient ainsi atténuées. En somme, un tel train de mesures pourrait être appliqué jusqu’à ce que l’euro revienne à un niveau déterminé.

Néanmoins, la meilleure des solutions reste bien entendu la guérison de l’euro. Souhaitons donc aux bons docteurs de l’UE de trouver rapidement les justes remèdes.

Ivan Pictet,
ancien associé senior Pictet & Cie