01/08/2011

Le paradoxe grec


ARDITI_1.jpgDeux scènes m’ont frappé, hier et aujourd’hui, sur l’île de Spetses, par leur manière saisissante de raconter la Grèce, ses ombres et ses lumières. La première s’est déroulée devant chez Capelloyanni, une taverne située dans le quartier du Vieux Port, qui à la belle saison étale sa terrasse sur la jetée où viennent s’amarrer les embarcations de petit tonnage. L’heure était celle d’après la sieste, lorsque les vents sont tombés et que la mer est d’huile. J’étais à la pointe de la jetée, dans l’attente d’un taxi de mer. A l’une des tables, deux hommes dans la soixantaine bavardent et rigolent. On sent qu’ils se connaissent bien, des gars de l’île, sans doute. Soudain l’un d’eux se lève, dit à son compagnon: Je vais pêcher, et se dirige vers moi. Ce n’est pas pour me saluer. A l’un des piquets métalliques auxquels les gens de l’île amarrent leur barque, il dénoue une corde et tire vers lui un petit caïque bleu ciel qu’il fait glisser, proue en avant. Lorsque le bateau est à un petit mètre de la digue, l’homme saute sur l’étrave, et en trois pas très sûrs atteint la poupe, remonte l’ancre, met le moteur en marche et s’éloigne vers le large en direction d’Ayos Yannis, un coin poissonneux. Les mouvements de l’homme étaient d’une élégance extraordinaire, et pour tout dire inattendue. Le mouvement du bateau a cette même grâce. La proue relevée, il fend à peine les flots, l’air de ne pas y toucher. L’instant est d’une rare beauté.

Ce matin, il s’agissait aussi de mer et de bateau. Dans une petite crique de l’île (l’une des plus belles, qu’on appelle La Piscine, pour ses eaux turquoise), un yacht s’approche de la grève, jette l’ancre près d’un groupe d’enfants qui nagent, fait peur à tous au milieu d’un bruit d’enfer, et justifie son invasion par la voix forte de son propriétaire qui lance: nous aussi avons le droit de nous baigner. La menace de faire appel à la police du port a finalement raison du personnage, qui va s’ancrer dans une crique voisine et déserte. Le nom du yacht voulait dire, en langage familier: couilles… Message du propriétaire: «J’en ai…». Et son comportement nous le rappelait, au cas où la chose nous aurait échappé.

C’était la Grèce du passe-droit, vulgaire, arrogante et surtout égoïste. Celle de l’argent caché en Suisse, de l’économie souterraine et de l’impôt soustrait, «car pour ce qu’ils en font», disent les gens, «autant dépenser cet argent nous-mêmes…».

La Grèce de l’homme à la barque bleu ciel, en communion avec le monde qui l’entoure, est le reflet d’une civilisation qui mène au bonheur. L’autre est détestable, bien sûr. Mais elle existe. Il faut la comprendre. Durant quatre siècles d’occupation ottomane, il a fallu survivre… Beaucoup ruser… A la libération, si l’on peut dire, l’Europe et la Russie ont imposé à la Grèce un roi Bavarois… Suivi d’un Danois… Le pays n’a été libéré entièrement des occupations étrangères qu’en 1948, lorsque les Italiens ont quitté Rhodes. C’était l’époque de la guerre civile, où durant trois ans des Grecs ont tué des Grecs. Alors, après deux millénaires d’invasions, d’occupations et de tueries, le pays s’est reconstruit comme il a pu. Dans la fureur et la douleur. La population d’Athènes a décuplé en cinquante ans, passant de 400 000 à 4 000 000. Le pays de la culture antique est sans racines. Le rapport de son citoyen à l’Etat est inexistant. La seule valeur est l’individu. L’homme à la barque bleu ciel et le propriétaire du yacht font partie du même peuple.

Metin Arditi,
écrivain, auteur de "Le Turquetto"
(Editions Actes Sud, sorties le 17 août)

19/09/2010

Le Conseil fédéral, Burt Lancaster et Claudia Cardinale

ARDITI_2.jpgAh! Les westerns… Dans «Les Professionnels», Claudia Cardinale n’a pas de chance. Elle se fait kidnapper par une bande de malfrats menés par Burt Lancaster. A un moment du film, elle lui jette à la figure une phrase du genre: «Vous faites ça pour l’argent!» Non, réplique Burt Lancaster, l’air détaché. «Alors pourquoi?» La réponse vient vite: «Parce que nous sommes des professionnels.» Claudia Cardinale demande alors: «Qu’est-ce que c’est, un professionnel?» Et Burt Lancaster lui réplique: «C’est quelqu’un qui met toutes les chances de son côté.» Voilà.

A l’aune d’une pensée aussi simple et juste, que dire de la façon dont se préparent les élections au Conseil fédéral? Le pays met-il toutes les chances de son côté pour nommer les meilleurs? La réponse est non. Elle est même deux fois non, hélas… Car ce sont deux aspects de l’élection qui posent problème. Il y a, d’abord, cette obsession de l’équilibre. Le sexe, la région linguistique, le canton… Pas trop de l’un… Pas trop de l’autre… Pitié! Faisons l’analyse inverse: l’équilibre, soit. Mais à quel prix? Inutile de se cacher derrière son petit doigt, ce que cette obsession implique, c’est qu’il faut sacrifier la qualité du candidat à l’équilibre. Rien de moins. Et c’est ridicule. Imaginons qu’il y ait trois Romands au Conseil fédéral. Ou cinq femmes. Ou trois Zurichois. Ou deux Tessinois. Et alors? Où serait le drame si ce sont les meilleurs? En plus, ils risqueraient de s’entendre…

Et puis, pour les équilibres, n’y a-t-il pas les parlements? Sans parler de cette manière de faire pression sur un candidat pour qu’il transfère ses papiers dans une commune qui n’est plus la sienne, en dernière minute, à la va-vite… Des méthodes humiliantes pour notre système politique autant que pour les candidats qui font le déplacement au greffe de la commune, et les caméras sont là, et ça filme, et chacun est dans ses petits souliers… Vestiges d’une époque où la politique fédérale se faisait de manière plus, disons, locale… On pouvait se permettre des facilités. C’était avant la globalisation. Avant Kadhafi. Avant l’UBS mise en pièces en Amérique. Avant les listings HSBC achetés et exploités sans vergogne par des gouvernements étrangers. Avant les envies de revanche de ministres européens à l’égard de la Suisse. C’était avant. Tempi passati… L’autre aspect touche au mode d’élection. Les conciliabules au bar du Bellevue, les «Nuits des longs couteaux», les chefs de parti qui font la une des médias, c’est vrai que ça titille…

Mais le candidat, dans tout cela, où est-il? Et le citoyen? Où passe, dans ce processus, le rapport fondamental, celui de l’élu suprême au citoyen? Qui ne se souvient de Madame Widmer-Schlumpf (personne très honorable, ce n’est pas le problème) arrivant au parlement, déjà élue conseillère fédérale, sans que le pays ne la connaisse vraiment? Une élection nationale au suffrage universel serait exigeante pour les candidats plus que pour leur parti. L’électeur aurait la chance de les voir réagir sous le feu de l’action. Eux-mêmes auraient l’occasion de se révéler. La dureté de l’exercice ferait office de sélection naturelle. Enfin, et surtout, on le voit à l’étranger, une campagne nationale transforme celui qui la mène pour gagner. Elle le rend plus rude. Elle le prépare à des batailles d’un autre ordre. En définitive, elle permet au pays de mettre toutes les chances de son côté.

Metin Arditi

Ecrivain