14/01/2012

La leçon cachée du ratage magistral des TPG

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Le mois passé, le nouveau réseau de tramways des Transports Publics Genevois a été inauguré dans une gabegie à peu près totale: réseau incompréhensible, retards monumentaux, transbordements dangereux, convois paralysés par les piétons, cyclistes et voitures – quand ce n’était pas par le tramway qui les précédait. Au-delà d’une certaine malchance, quelques raisons du ratage ont déjà été données: gestion autistique du projet, manque d’écoute total des partenaires et des usagers, prévisions déconnectées du réel de la manière dont le nouveau système allait fonctionner: il ne s’est pas trouvé grand monde, et personne dans les milieux de spécialistes, pour venir défendre le nouveau réseau, et tout montre qu’un rétropédalage d’envergure est en gestation. A l’extérieur du canton, évidemment, on rit de cette nouvelle «Genferei» que la République nous livre.

Toutefois, si la comparaison d’avec la mise en service du M2 lausannois est certes cruelle, elle est aussi trompeuse: Genève est en effet la ville la plus dense du pays, nettement devant Lausanne et plus encore devant les villes alémaniques. La cité du bout du lac concentre énormément de gens et d’emplois dans sa partie centrale: de là cette nécessité, plus forte qu’ailleurs, qu’a la population de Genève de se trouver au même endroit au même moment. Par ailleurs, le Canton a fait le choix des tramways, occupant la même voirie que les autres usagers, sans toutefois prendre les mesures leur assurant la priorité. Dès lors, la catastrophe était probablement inévitable: au-delà des erreurs de mise en place, la véritable leçon du plantage des TPG est qu’il est impossible de faire fonctionner un réseau de tramways performant dans un contexte urbain d’une telle densité sans s’assurer au préalable que les trams soient seuls à utiliser la voirie. En décrétant la tolérance zéro envers les conducteurs qui ne respecteraient pas les interdictions, et en appelant à une piétonnisation de Genève, la conseillère d’Etat Michèle Künzler ne dit pas autre chose.

Et c’est là que ça devient intéressant. En exprimant sa conviction que les voitures doivent disparaître de la voirie genevoise, Michèle Künzler répond bien entendu à une aspiration profonde de son électorat, très implanté en ville. Mais ce faisant, elle ignore la dimension métropolitaine de Genève, incarnée chaque jour par la centaine de milliers de pendulaires qui s’y rendent, la majorité en voiture. Que faire avec eux? Le loger en ville suppose la construction d’environ 100 000 logements au cœur de l’agglomération en plus de ceux à réaliser pour absorber la croissance démographique. Les faire se rabattre sur les transports publics implique que ces derniers puissent absorber au moins le double de leur charge actuelle, laquelle suffit déjà à les saturer. Rien d’impossible en soi, mais l’ampleur des travaux à réaliser est pharaonique, laissant craindre qu’ils ne seront pas entrepris: on pourrait alors se borner à boucler le centre ville, avec pour conséquence certaine qu’un nombre substantiel d’emplois le quitte pour des banlieues d’emploi où la voiture n’a pas de concurrence.

Cela pose in fine la question de savoir quel est le rôle de la ville: doit-elle garder ses fonctions de centre économique, ou doit-elle plutôt devenir un lieu de résidence comme un autre, en laissant la majorité des activités se localiser de manière diffuse dans les banlieues et dans la métropole? Passionnant débat en perspective!

Pierre Dessemontet, fondateur de MicroGIS.

04/12/2011

Non à un Parlement professionnalisé

SANDOZ_1.jpgComme souvent en début de législature, la question de l’adaptation des indemnités payées aux députés aux Chambres fédérales est posée et, en l’occurrence, par le Bureau du Conseil des Etats. Les réactions sont variées: plusieurs députés PLR et UDC s’y opposent, estimant le moment mal choisi vu la morosité de la conjoncture économique. Ce ne semble pas l’avis de certains membres du PS, qui relèvent toutefois que la question devrait surtout porter sur le passage à un Parlement professionnalisé. Le sujet vaut qu’on s’y arrête.
Clarifions d’abord la problématique. Il ne faut pas confondre professionnels de la politique et parlementaires professionnels. Actuellement, certains députés aux Chambres fédérales sont des professionnels de la politique. Ce sont les représentants de syndicats – de salariés ou de patrons – ou les députés assumant en outre d’autres mandats politiques cantonaux ou communaux. Ces élus font de la politique à longueur de journée mais ils ne sont pas, pour autant, des parlementaires professionnels. En effet, un Parlement professionnalisé impliquerait que chaque député devienne parlementaire professionnel, donc consacre 100% de son temps à son mandat de parlementaire fédéral et soit contraint de le faire. Une telle situation n’est pas souhaitable chez nous, pour de multiples raisons.
D’abord parce qu’il n’y a pas du travail à plein-temps pour 246 parlementaires, à moins d’ajouter au travail spécifique du législateur, des exigences de «mondanités» multiples, plus utiles, dans la majorité des cas, à l’ego des parlementaires concernés qu’à l’intérêt du Pays. On pourrait certes songer à diminuer de moitié le nombre des parlementaires, mais la représentation au Conseil des Etats deviendrait problématique pour ceux des cantons n’ayant actuellement déjà qu’un seul député. Et on imagine mal ne réduire de moitié que le Conseil national.
Un Parlement professionnalisé a un autre défaut encore, c’est celui de faire des députés des citoyens qui ne gagnent leur vie que grâce à leur mandat fédéral. Cette problématique – déjà délicate, bien que différente, en ce qui concerne les membres de l’exécutif quand ils sont élus par le peuple – est un gros obstacle à l’indépendance des élus. Le clientélisme est inversement proportionnel à la professionnalisation des mandats législatifs. Lorsqu’un parlementaire n’a d’autre source de revenu que l’indemnité de son mandat, il risque fort de s’accrocher à son siège et, la nature humaine étant ce qu’elle est, de céder à la tentation d’«aider» à sa réélection par tous les moyens. Cette remarque oblige toutefois à relever que si certains milieux économiques ou scientifiques souhaitent avoir des représentants sous la Coupole, ils auraient peut-être intérêt à faciliter l’avenir financier ou professionnel de leurs élus en cas de non-réélection. Car le temps consacré à un mandat même partiel peut compromettre le retour à la pleine activité professionnelle après une non-réélection. C’est une difficulté dont les citoyens – qui reprochent facilement aux élus de recevoir trop d’indemnités – n’ont pas suffisamment conscience.
En résumé, il serait néfaste de professionnaliser les parlementaires fédéraux. En revanche, il est juste d’être attentif au sacrifice financier que l’engagement à temps partiel peut représenter pour l’avenir de ces parlementaires. Mais cette remarque ne justifie pas des décisions d’augmentation d’indemnités en temps inopportun, car les élus sont aussi solidaires de leurs concitoyens.

Suzette Sandoz, ex-conseillère nationale libérale vaudoise

06/11/2011

C’est toujours une question d’équilibres

BROULIS_Pascal.jpgEtonnant comme s’inversent les tendances. Voici quelques jours encore, je recevais des lettres mettant en cause le développement du canton de Vaud. Trop rapide, trop important, trop inconfortable, synonyme de trains bondés, d’autoroutes embouteillées, de logements introuvables. Jusque dans certains partis politiques, jusqu’à la tête de certaines communes notamment sur La Côte, on revendiquait une «pause», un coup de frein.

Et puis l’entreprise Novartis a annoncé un plan de restructuration prévoyant la disparition de 1100 emplois en Suisse dont 330 à Nyon et Prangins. Et puis l’entreprise Kudelski à son tour a fait savoir qu’elle allait supprimer 90 emplois en Suisse. Le coup de frein est là. Et c’est contre la désindustrialisation du canton de Vaud que s’élèvent désormais les protestations.

Il ne s’agit pas de minimiser. Oui, la croissance vaudoise a été rapide ces dernières années, et elle comporte des défis en particulier sur le plan de l’adaptation des infrastructures et de la construction de logements.

Oui, entendre un géant helvétique de la chimie annoncer qu’il veut fermer, dans son pays, l’un de ses sites historiques de production représente une très mauvaise nouvelle, qui donne une idée des contraintes que la hausse du franc impose aux entreprises suisses. Le Conseil d’Etat s’est mobilisé et fera tout ce qui est en son pouvoir pour faire revenir Novartis sur sa décision, sans ignorer qu’il a devant lui une tâche ardue.

Mais il ne s’agit pas pour autant de peindre le diable sur la muraille. Le canton de Vaud s’est armé pour faire face aux difficultés qui peuvent se présenter. Le travail d’assainissement des finances, qui a été important toutes ces dernières années, permet en retour de significatifs efforts en faveur de l’industrie et de l’innovation. Au mois d’août dernier, sur les ressources dégagées par le réajustement de notre contribution à la péréquation fédérale (RPT), ce sont 50 millions de francs qui ont été alloués à ce titre. Et le budget 2012 prévoit d’augmenter encore ce montant pour le porter à un total de 75 millions.

Pour les infrastructures, le total des préfinancements liés aux projets d’agglomération, aux axes forts, aux différents types de mobilité se monte à 325 millions alors que 100 millions seront consacrés à faciliter notre virage énergétique. Dans le même temps, le canton peut – pour la première fois en vingt ans – alléger quelque peu la pression sur les contribuables en réduisant d’un point son taux d’imposition. Cela alors qu’il continue à remodeler, en l’allégeant aussi, la fiscalité des entreprises.

Ce que je décris ici, c’est une logique d’équilibres. Pour consolider sa position économique, le canton de Vaud s’est efforcé d’utiliser toute la palette des instruments à sa disposition. Il a notamment utilisé les exonérations d’impôts temporaires que les lois prévoient et qui permettent de favoriser l’implantation de nouvelles entreprises. Il a activement développé son caractère de pôle international du sport administratif. Il n’y perd pas. C’est toujours dans la durée, grâce à la création d’emplois et de richesses que les ressources d’un Etat s’affermissent.

Il faut garder ce cap. Les mauvaises nouvelles de ces derniers jours viennent rappeler qu’il est très dangereux de tenir sa situation pour acquise alors que la conjoncture et la compétition mondiale la rendent forcément instable. Les équilibres s’entretiennent tous les jours, patiemment mais avec constance.

Pascal Broulis, conseiller d'Etat vaudois