12/06/2011

Une croissance néfaste?

DESSEMONTET_1.jpgL’Office fédéral de la statistique (OFS) a récemment publié ses nouveaux scénarios démographiques, qui postulent pour les trente ans à venir une croissance soutenue de la population de la Suisse. En cette année d’élections fédérales, diverses formations politiques ont sauté sur l’occasion pour faire monter l’inquiétude, les uns fustigeant une immigration jugée insupportable, les autres s’inquiétant pour l’environnement et la qualité de vie, les derniers pointant la pression sur les infrastructures. Avec pour conséquence que, comme le montrait un récent sondage, la majorité de la population déclare désormais ne pas vouloir de cette Suisse à 10 millions d’habitants.

Mais de quoi parle-t-on vraiment? D’où vient cette fièvre démographique que nous vivons, après trois décennies de croissance modérée? Quels sont les facteurs qui président à la croissance démographique et sur lesquels nous pourrions agir? Une récente étude que nous avons eu l’occasion de mener a montré sans ambiguïté que la croissance démographique répond avant tout au dynamisme économique, avec un certain temps de retard. Ainsi, le boom économique consécutif à l’entrée en vigueur des Bilatérales II en 2004 ne s’est traduit que trois ans plus tard par une brusque hausse de la croissance démographique.

Dans le même ordre d’idées, on constate que, depuis la chute du mur de Berlin, la santé de l’économie suisse est clairement fonction de son intégration européenne. Du refus de l’EEE en 1992, à l’entrée en vigueur des Bilatérales I en 2000, l’économie suisse a perdu un point de croissance par année sur ses voisins, un point qu’elle rattrapa dès les Bilatérales I entrées en vigueur. Puis, à l’entrée en vigueur des Bilatérales II en 2004, elle a pris un point de croissance supplémentaire par rapport aux pays qui nous entourent. Sur le plan de la performance économique, la Suisse profite donc à plein de son intégration européenne. C’est à cette excellente santé économique que nous devons le véritable boom démographique en cours – pas, ou en tout cas pas directement, à Schengen ou à l’ouverture des frontières. Dès lors que la Suisse reste économiquement plus attractive que ses voisins – et le comparatif actuel est à cet égard presque effrayant – il n’y a pas de raison de penser que cette situation puisse évoluer. A sa manière, c’est ce que l’OFS a reconnu, en scénarisant une Suisse à 10 millions d’habitants pour 2040.

Toutefois, la croissance démographique n’est pas inéluctable: il suffirait de ralentir la croissance économique de manière à rendre la Suisse moins attractive. Et à la lumière de ce qui précède, l’UDC a raison: à l’exception d’une crise économique mondiale, le meilleur moyen d’enrayer la démographie est de dénoncer les accords bilatéraux. Cela ralentirait la croissance économique tout en rétablissant une possibilité de contrôle de la main-d’œuvre étrangère.

Toutefois, les conséquences d’une telle opération seraient catastrophiques. Le coup d’arrêt de la croissance, la fermeture partielle des marchés européens seraient à coup sûr mortels pour de nombreuses entreprises, les délocalisations et le chômage monteraient en flèche, les finances publiques plongeraient dans le rouge, nos assurances sociales sombreraient à plus ou moins court terme, la population vieillirait en se paupérisant de manière accélérée, avec des besoins sociaux et en matière de santé impossibles à financer. Mais de tout cela, personne ne parle. Pourtant, ce scénario est une alternative réellement crédible à la situation actuelle. Et à son énoncé, on se souvient d’un proverbe chinois: «Méfiez-vous de vos désirs, ils pourraient se réaliser.»

Pierre Dessemontet
Géographe, fondateur de l'institut MicroGIS

12/02/2011

La terre compte 7 milliards d’habitants. Et nous?

DESSEMONTET_1.jpgL’ONU vient d’annoncer que la planète compte désormais plus de 7 milliards d’habitants. Le chiffre donne le vertige: gamin dans les années septante, je me souviens encore d’un manuel de géographie qui ne décomptait que 4,5 milliards d’humains. Pour autant, la croissance démographique planétaire semble se calmer: les taux de natalité baissent un peu partout dans le monde, et on prévoit désormais une stabilisation de la population mondiale autour des 9 milliards vers 2050. Mon livre, lui, projetait 12 milliards d’habitants en 2050, et 30 milliards en 2100. Les défis à relever par cette population de 9 milliards d’humains seront nombreux, mais ils ne semblent plus aussi effrayants que du temps de mon vieux livre. Il faut certainement se réjouir de ce que le monde puisse entrevoir à terme la stabilisation de sa population à un niveau supportable. Et nous, pendant ce temps? Au moment où la croissance démographique mondiale s’assagit, la Suisse connaît l’évolution contraire: sa démographie explose. Lors des cinq dernières années, elle a renoué avec des taux de croissance inconnus depuis les Trente Glorieuses, ce temps d’avant les crises et les chocs pétroliers. Cette croissance est particulièrement forte en Suisse romande, dopée par celle de l’arc lémanique. Depuis 2004, le canton de Vaud ajoute chaque année l’équivalent de Gland ou de Morges à sa population. A Genève, c’est presque autant. A ce rythme, le cap des 8 millions d’habitants sera franchi l’an prochain, nous serons neuf millions dans une quinzaine d’années, et dix millions dans une génération.

Une prise de conscience semble se faire au sujet de la croissance démographique. Le discours politique l’intègre. On commence à entendre des voix, venant de tous côtés, qui s’inquiètent de cette croissance imprévue et indésirable, soit qu’elle menace l’identité du pays, soit son paysage et son cadre de vie. C’est oublier un peu vite qu’elle est d’abord la conséquence d’une excellente santé économique, à laquelle elle contribue par ailleurs largement. Ce n’est certainement pas un hasard si aujourd’hui de nombreuses collectivités publiques, à commencer par la Confédération, affichent des finances resplendissantes, à un moment pourtant où l’ensemble de nos voisins voient les leurs plonger. Cette croissance rend également infiniment plus aisée la gestion de nos assurances sociales, puisque cette poussée est majoritairement le fait d’une immigration jeune, qui financera largement le système lors des prochaines décennies.

Toutefois, cette belle santé financière est aussi un signe de notre inaction. Arc-boutés sur des objectifs de rétablissement des caisses publiques durant l’essentiel des vingt dernières années, nous avons du mal à passer à autre chose. Nous étions trop dispendieux: nous avons intégré à l’excès la parcimonie, au risque de péjorer le futur, à un moment où tout devrait nous pousser à investir massivement. Dans l’arc lémanique, nous sommes désormais aux prises avec une pénurie aiguë de logements, et des infrastructures proches du point de rupture. C’est dans ce contexte qu’elle absorbe en sus deux douzaines de milliers de personnes supplémentaires chaque année. On comprend dès lors que le temps nous est compté pour mettre à niveau notre parc de logements et nos infrastructures, avant que la situation ne se dégrade au point de dégrader la qualité de vie du gros million d’habitants concernés. Les finances publiques sont assainies: il est maintenant temps d’investir.

PIERRE DESSEMONTET
Géographe, fondateur de l’institut MicroGIS