12/12/2010

L'opération de légende

PRETRE_1.jpgDans la nuit du 3 au 4 décembre 1967, au Cap en Afrique du Sud, Christiaan Barnard effectuait la première greffe du cœur sur l’homme. Le monde émerveillé découvrait quelques jours plus tard Louis Washkansky fredonnant devant une caméra un air populaire. Il ne devait pourtant vivre que 18 jours avec son nouveau cœur.

Le grand public retiendra Barnard, entré avec fracas dans l’histoire. Faut dire que l’homme en jetait. Il était jeune, énergique, un brin play-boy et surtout irradiait un magnétisme irrésistible. Il incarnait le cliché hollywoodien du chirurgien charismatique. Les gens de métier en revanche attribuent la paternité de cette opération à l’Américain Norman Shumway, qui en eut l’idée et la mit génialement au point. Tout commença avec une expérience sur des animaux impliquant un arrêt cardiaque prolongé. Pour meubler le temps, Shumway essaya de sectionner le cœur de ses attaches et connections et les recousit; avant d’endormir deux chiens et de transférer le cœur de l’un sur l’autre.

S’appuyant sur ces travaux, quelques équipes se préparèrent soigneusement et trépignaient en attente du donneur idéal. Barnard se rendit brièvement aux USA pour les épier, mais s’entraîna peu. C’est pourtant lui que le destin allait désigner ce week-end de décembre. Il était certes bon technicien, une condition essentielle pour le succès du geste, mais ni lui ni son équipe n’étaient vraiment parés pour affronter cette aventure. Une pneumonie fulminante, attisée par un traitement antirejet trop vigoureux, allait emporter son patient. La vraie réussite vint peu après avec son deuxième greffé qui, lui, vécut longtemps et magnifiquement bien.

Depuis cette nuit historique, cette opération n’a rien perdu de sa magie. Elle nous fascine tous parce que, au-delà de la prouesse technique, elle touche l’organe des émotions et de la vie. Elle fait ensuite le prestige de notre chirurgie. Elle en est sa vitrine, sa formule 1: rare, mais à la pointe de la technologie et avec une certaine dramaturgie. Elle représente enfin l’Everest du chirurgien, le sommet mythique qu’il faut avoir conquis une fois, même si d’autres pics sont plus difficiles.

Je me souviens du témoignage à la télévision du Professeur Christian Cabrol, le pionnier de la transplantation en France. Il relatait le moment où ce tout premier cœur juste greffé reprenait vie. Et là, la boule dans la gorge, les paroles qui n’arrivent plus à sortir mais les larmes, profuses, contagieuses: l’émotion de l’époque le submergeait à nouveau, des années plus tard.

Ce grand frisson existe toujours au moment de la remise en action d’un cœur transplanté. Avec l’arrivée de sang chaud, sa couleur change subtilement. Arrive alors, le premier frémissement, suivi d’un deuxième, puis le premier battement coordonné, quelques-uns encore et enfin les contractions synchronisées avec le retour de ce "pobom pobom" envoûtant, et si rassurant. Tout ceci en quelques minutes, et se dégage alors la certitude de la réussite, la certitude que ce cœur-là va assumer sa fonction… et continuer une vie.

Cette émotion, cette euphorie même et ces anecdotes poignantes, car à la lisière entre vie et mort, expliquent aussi notre réticence à abandonner cette opération de légende. C’est la seule qui crée tant de remous lorsqu’on veut la retirer à un centre. Parce que la fascination qu’elle suscite est simplement trop forte, et pas seulement pour nous. Ecoutez les 50 ans et plus! Eux aussi vous le diront: le 4 décembre 1967, un frisson a parcouru toute la terre.

René Prêtre

Chirurgien du coeur à l'Université de Zurich
«Suisse de l'année 2009»